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dimanche 12 mars 2006

::GAROU, LE DOBERMAN TERRIBLE::

Sur Sheitan de Kim Chapiron (2006)

Par Jérôme

Je suis allé voir Sheitan avec Valentine. Le soir même elle écrivait une critique “mortelle” pour un site cinéphile internautique grand public qui lui a renvoyé cette réponse :

Bonjour,

Nous vous remercions de votre critique, cependant, avant de la valider, pouvez-vous la reprendre et la modifier légèrement. En effet, votre texte n'est pas conforme à notre charte, dont nous vous rappelons les règles :

Ne donner qu'un minimum d'éléments sur le déroulement et les rebondissements du scénario, ceci à l'attention des internautes qui n'ont pas encore vu le film. Bien entendu, révéler la fin est proscrit.

Ne pas écrire de textes trop longs. Merci de respecter le calibrage fixé par nos soins (2000 signes).

Ne pas proférer d'insultes et de propos diffamatoires ou à caractère raciste.

Respecter l'orthographe et la syntaxe dans vos textes. Notre tolérance a des limites.

Respecter la ponctuation. La lisibilité de vos textes est à ce prix.

Ne pas abuser des majuscules mais ne pas les oublier lorsqu'elles sont nécessaires.

Ne pas signer vos textes. Votre pseudo suffit. Tout texte signé sera purement et simplement supprimé.

Proscrire le langage SMS et grossier. Tout texte ainsi rédigé sera purement et simplement supprimé.

Argumenter la critique. Pour défendre votre point de vue, développez vos idées et donnez des exemples.

Ne pas poster une critique en plusieurs exemplaires : vous pouvez avoir reçu ce mail en cas de suppression d'un doublon de l'une de vos critiques.

"SHEITAN commence mal. Une longue scène de boîte de nuit sans intérêt, qui laisse imaginer le pire : mauvais acteurs, mauvais réalisateur, mauvais scénario, mauvaise musique. Et puis tout à coup, le jour se lève sur la campagne et tout change : tout devient génial. Des paysans effrayants, une ambiance douteuse, un autre monde avec, au milieu, entre les piètres citadins et les ruraux écrasants, une fille ambiguë, mi-ange mi-démon, impassible avec sa petite idée derrière la tête. Un vrai bonheur. Le jeu devient juste, la réalisation efficace. Les scènes croustillantes (la nymphomane rurale, la grotte d’eau chaude) et répliques inoubliables (« Tu veux la baiser ?... ») se succèdent sans répit. Et puis à un moment (à mon souvenir, après la scène des sauterelles, ou peut-être dès l’évocation du “sheitan”) tout bascule à nouveau. Au lieu d'être devant un cauchemar de plus en plus jouissif, on se retrouve devant un bête film d'ado, avec ses vrais-faux flash-back, ses frissons à deux zeuros, sa fin aigre-douce inepte et kitsch... Quelle déception... Quel gâchis... Quel amateurisme... Rien n'est pire que de saborder une bonne idée. Rien n'est pire que cette incapacité à gérer et à maîtriser, à conduire quelque chose jusqu'à son but sans se laisser emporter par un bête enthousiasme de puceau." (Sheitan)

Une fois modifiée, merci d'enregistrer votre critique par le chemin habituel.

Cordialement

La Rédaction

J’avoue ne pas comprendre pourquoi son texte a été refusé, ni pourquoi elle avait mis “zéro étoile” à un film qu’elle avait, à l’entendre en sortant, trouvé — comme moi — assez génial. Mais une semaine plus tard, Valentine m’a avoué que, petite, elle allait passer ses vacances chez une cousine, dans l’Eure, dans une ferme bien profonde, et qu’elle aussi, elle adorait boire au pis le lait âcre des chèvres et asticoter Garou, le doberman terrible. Et que c’est pour ça qu’elle avait écrit une critique mortelle.

jeudi 12 janvier 2006

::KING KONG ET LA VIERGE BRUGEOISE::

 

sur King Kong de Peter Jackson (2005)

Au premier plan à droite gisent plusieurs Français ;
on reconnaît à gauche la figure de Jan Breydel.
Dans la marge de droite planent deux putti portant les éperons d’or ;
dans celle de gauche figurent Dame Fortune et la vierge brugeoise.
Au sommet, le cercle se referme par deux anges qui tiennent
la couronne de laurier au dessus du lion.

Bert Cardon et Bart Stroobants,
l’Iconographie de la bataille des Eperons d’or,
Fonds Mercator, Anvers, 2002

I

J’ai une amie belge qui m’a expliqué que “ping pong” se prononçait “p-i-ng” + “p-o-ng” et non “p-i-ng” + “p-on-g”.

— J’en ai marre des belges de la Cité U ; le seul truc qu’ils trouvent à faire, le soir, c’est de jouer au ping-pong

— Au quoi ?...

— Au ping-pong… Ça saoule de trop… C’est pour ça qu’on va tout le temps Chez Georges

C’était au Mondrian, près de la place de l’Odéon. Le serveur venait de lui apporter un chocolat viennois.

— Il a l’air louche, le chocolat…

— Mets un peu plus de crème, peut-être…

— On va voir…

Je n’avais jamais réfléchi qu’il était absurde de prononcer “p-i-ng” + “p-on-g”. Du coup j’ai admis immédiatement qu’elle avait raison. En plus c’est une descendante de Jan Breydel, un des acteurs de la bataille des Eperons d’or, qui, le 11 juillet 1302, vit la victoire de la “piétaille du plat pays” contre l’élite de la chevalerie française.

— Tu te souviens d’une grande statue, sur la Grand Place, à Bruges ?

— Non…

— C’est mon ancêtre… Jan Breydel... Et il y a même un stade qui porte son nom… Je te la montrerai, la statue, si tu veux…

Il faudra surtout que je lui demande un jour de me chanter « Frère Jacques ». Je suis curieux de voir comment elle prononce « Ding ! Ding ! Dong ! ». A mon avis, “d-i-ng” + “d-i-ng” + “d-o-ng”, ce qui est charmant.

— Alors ?...

— C’est pire… Regarde le goût que ça a…

— Aaah… Je crois que tu avais mis trop de crème, en fait !…

Aux côtés de Jan Breydel, la fronde belge était animée par le chevalier zélandais Jean de Renesse et le tisserand Pieter de Coninc. Coninc, prononcé “Con-i-nc”, ressemble à König, qui en allemand veut dire “roi”. Pieter de Coninc devint ainsi “Pierre le Roi”, et on raconte que les parisiens crurent que les Brugeois voulaient couronner un fabriquant de tissus !

— Et King Kong, tu prononces ça comment, toi ?

K-i-ng K-o-ng, bien sûr… Ton “K-i-ng K-on-g” à la française, franchement, ça fait vraiment trop con… Tiens d’ailleurs il y a un remake de Peter Jackson qui va sortir, tu savais ?

— Un remake de K-i-ng K-o-ng ??? Non ???

C’était en juin dernier. Si elle n’était pas repartie en Belgique finir son mémoire sur la présence des marques déposées et les stratégies publicitaires dans les longs métrages, nous aurions pu aller voir King Kong ensemble.

II

La première fois que j’ai vu King Kong, j’avais été terrorisé par plusieurs choses. D’abord par le battement inquiétant des tam-tams, par lequel se sentait la présence angoissante des autochtones, leur humeur changeante et la préparation de leurs rituels incompréhensibles. Ensuite par le silence de celui qui s’était lové dans le bateau, et qui, avec un art consommé du rapting, avait enlevé la belle actrice blonde sans que personne ne s’en aperçoive. Et puis cette offrande de la femme, et ce gros doigt effeuillant délicatement ce qui lui restait de robe blanche ! Et enfin cette facilité incroyable avec laquelle Kong pouvait changer de taille, passant sans qu’on s’en rende toujours compte de six à soixante-douze mètres !

Alors quelle ne fut pas ma déception en allant voir le King Kong de synthèse de Peter Jackson. Pas de tam-tams angoissants, mais une vieillarde lépreuse susurrant des paroles filtrées de 27 effets électroniques. Pas de rapt invisible, mais un champion olympique de saut à la perche confondant Skull Island avec Pékin 2008. Pas de gros doigt de la Bête déshabillant la Belle, mais une jongleuse de cirque nous faisant un intermède comique pour charmer son gros benêt de gorille. Mais surtout j’ai bien regardé, et Kong a exactement la même taille du début à la fin du film : sur l’île, dans le théâtre et sur le sommet de l’Empire State Building : exactement la même taille !… Et je parie que s’il nous l’avait montré dans le bateau, il aurait réussi à lui conserver toujours la même taille !!!

Et puis Peter Jackson se trompe tout le temps de film. Il aurait du écrire sur ses lunettes KING à gauche et KONG à droite. Ça lui aurait évité de se mettre à nous faire un remake du documentaire L’Amérique a faim : images tristes et touchantes de la Grande Dépression ; un remake de Cannibal Holocaust II, les sauvages ont l’air malades mais ils ont toujours aussi faim ; un remake de Jurassic Park VII, encore plus de grosses bêtes se vautrant les unes sur les autres ; un remake de Sexy Ugly XVII, le prépuce baveux contre le pubis à griffes ; un remake de Billy Billy et la chasse aux gorilles, une aventure en chansons pour toute la famille et un remake de le Seigneur des anneaux IX, on crie au ralenti mais on n’entend pas le cri, à la place une musique émouvante, ça fait un effet chouette.

III

Elle a une bosse sur le front, au dessus de l’œil gauche.

— Tu as vu ce que je me suis fait avant-hier en sortant de Chez Georges ?...

— Tu es tombée ?

— Oui… J’étais avec Kyoko et on est tombées toutes les deux… Tu aurais vu ça, un vrai massacre… Ça saigne vachement en plus, à cet endroit… Elle, elle boitait… Aucun taxi n’a voulu nous prendre… On a dû rentrer à la Cité U à pieds !...

jeudi 01 décembre 2005

::UNE ATMOSPHERE A LA FOIS INTEMPORELLE ET ANCREE DANS LA REALITE::

Sur La vie de Roger de Toune (2005)

Par Jérôme

Le présentateur :

Pour ce dernier long métrage, Toune a décidé de tourner son film chez lui, pour faire des économies sur le budget, et consacrer le maximum de dollllars pour la promotion et le merchandising du film.

La présentatrice :

On ne peut lui reprocher cette idée, qui nous permet de découvrir son coquet intérieur. On remarquera en particulier une belle jarre à ablutions qui fera rêver bien des collectionneurs.

Le présentateur :

Après un sévère casting, Toune a sélectionné Habibata Maouatéré, la star de R'n'B sénégalaise, dans le rôle de l'épouse de Roger. Merveilleusement grimée et maquillée (un oscar en prévision ?), elle est véritablement transfigurée en princesse indienne, fille de Maahaaraadjja, confondante de naturel dans ce rôle inhabituel.

La présentatrice :

Le premier rôle, à la fois violent, tragique et pathétique, est tenu par Toune lui-même, s'inspirant de son fameux sketch "Elvis, Elvis, tu vibre toujours dans nos coeurs". Là encore, perfection de l'interprétation. D'ailleurs, beaucoup de soin a été apporté aux dialogues. Ils nous plongent dans une atmosphère à la fois intemporelle et ancrée dans l'humanité.

Le présentateur :

ILM signe à nouveau des effets spéciaux de qualité, grâce au brechees-time, un logiciel épatant pour créer des jets de culottes en images de synthèse. Toune ayant déposé des droits faramineux sur ce produit, George Lucas, après un bras de fer de plusieurs mois, a finalement renoncé à l'employer dans Star Wars - Episode III.

La présentatrice :

Mais si vous n'avez pas vous non plus les moyens de vous procurer brechees-time, édition familiale 4.1, vous pouvez vous procurer pour 24,99 € la panoplie "La vie de Roger" et lancer dans votre chambre la réplique parfaite des sous-vêtements utilisés dans le film !!! Une occasion à ne pas manquer pour revivre les moments forts du film !

Le présentateur :

Et vous pouvez aussi rejoindre "le club des boules" de votre commune, qui rassemble tous ceux qui ne trouvent jamais le flymistère (ou avec 7 semaines de retard)... Un club qui, peut-être, aurait sauvé la vie et l'amour de Roger !!!

La présentatrice :

Bref, "La Vie de Roger", un film qui frole la perfection, un délassement pour le corps et l'esprit, le nouveau chef-d'oeuvre d'un Toune en grande forme !

Les présentateurs en choeur :

A voir ! à revoir !! au revoir !!!

Mis en ligne par Jérôme à 8:19
Modifié le : jeudi 01 décembre 2005 8:20
Rubriques: Des flims déstructurés par Jérôme
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samedi 15 octobre 2005

::HOMMAGE A BEATRIZ ALLENDE — 2004::

Sur les Mains coupées de Chris. Marker (1977)

Par Jérôme

Le 12 juin 2004, j’écrivis à Josepha — une amie bruxelloise étudiant le cinéma à l’Université Libre de Bruxelles et peintre à ses heures — en souvenir d’une conversation que nous avions eue quelques mois auparavant, à Paris, dans le jardin médiéval de l’hôtel de Cluny, près de la Sorbonne.

***

J’ai retrouvé la scène dont tu m’avais parlé à Cluny, celle d’une femme applaudissant son propre discours, les yeux lointains, et dont on apprenait, pendant qu’elle parlait, qu’elle se suiciderait quelques années plus tard. C’est Beatriz Allende, à la Havane, en septembre 1973, quelques jours après le coup d’Etat du 11 septembre. La séquence est l’une des dernières — et des plus belles — des Mains coupées de Chris. Marker.

Après la dernière image filmée d’Allende, on se retrouve à Cuba. Beatriz est à la tribune. Castro est assis à sa droite. « Je viens seulement ici dire à ce peuple fraternel — elle dit cela en espagnol, bien sûr — ce qui s’est passé au palais présidentiel, le matin du 11 septembre. » On voit alors un plan large sur une foule immense. « En ce jour de solidarité, je veux vous dire ce que mon père m’a dit de transmettre, ce qu’il m’a confié sous le bombardement : “Dis à Fidel que j’accomplirai mon devoir” » Des applaudissements. La silhouette, derrière elle, d’un homme qui se lève laisse imaginer que toute la tribune — et toute la foule — s’est mise debout. Elle a les yeux baissés, toute jeune derrière la barrière des micros. Puis elle regarde fixement devant elle. Un carton : « Beatriz Allende se suicidera le 13 octobre 1977 ». On la revoit attendant, impassible, la fin des applaudissements. Elle se pince légèrement les lèvres. Deuxième carton : « Comme l’avait fait son père quatre ans plus tôt ».

Elle poursuit : « Depuis ce territoire libre d’Amérique, nous pouvons répondre au camarade-président : ton peuple ne vacillera pas ! Il ne pliera pas le drapeau de la révolution ! La lutte à mort contre le fascisme a commencé et s’achèvera avec le Chili libre, souverain, socialiste, pour lequel tu as donné ta vie… » Les applaudissements reprennent. L’homme derrière elle s’est levé à nouveau. Elle finit : « Cher camarade-président, nous vaincrons !... »

Elle quitte le pupitre, passe devant Castro, puis devant sa mère qui l’embrasse, et rejoint sa place. Avec la foule, elle commence alors elle aussi à applaudir, le regard fixe et lointain. On n’entend plus les applaudissements mais une musique électronique assez terne. Grise. Après un temps, elle ébauche un sourire triste, puis essuie une larme, d’abord sur sa joue droite, puis des deux mains. La scène de ses applaudissements a duré — peut-être — les 27 plus belles secondes de l’Histoire des Documentaires.

On voit ensuite Allende filmé à l’iris, au ralenti, debout dans une voiture officielle. Il dit : « Deux personnes m’ont impressionné, entre toutes les autres, par leur regard : Chou En-lai et le Che Guevara. » Un visage de cheval passe devant l’objectif. « Ils avaient l’un et l’autre une force intérieure. Ils avaient la fermeté, et ils avaient l’ironie… » L’iris se referme.

***

Quelques mois plus tard, j’ai reçu une invitation pour le vernissage d’une exposition à la Galerie Lugansky de Bruxelles. Josepha y exposait une toile. Un dégradé de couleurs endeuillé d’une tâche — bleu nuit. Elle l’avait intitulé : « Hommage à Beatriz Allende — 2004 ».

Mis en ligne par Jérôme à 8:03
Modifié le : samedi 15 octobre 2005 8:04
Rubriques: Des flims déstructurés par Jérôme
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dimanche 02 octobre 2005

::CELINE::

Sur la Jetée de Chris Marker (1962)

Par Jérôme

La presse ces jours-ci est remplie de l’histoire
de cet homme de Nagoya. La femme qu’il aimait
était morte l’an dernier. Il avait plongé dans le travail,
à la japonaise, comme un fou. Il avait même fait une
découverte importante, paraît-il : en électronique.
Et puis là, au mois de mai, il s’est tué. On dit qu’il
n’avait pas supporté d’entendre le mot « printemps ».

Chris Marker, Sans soleil.

Il s’est mis à pleuvoir vers cinq heures du soir. Nous avions marché toute la journée, et maintenant la fatigue nous rendait las. Au début la pluie était fine : à peine visible. Puis un grondement sourd s’est fait entendre, large et inquiétant. Le ciel s’est assombri, et une odeur de terre humide, menaçante, a commencé de monter autour de nous. Un large éclair nous a fait tous lever la tête, suivi d’un nouveau coup de tonnerre, sec celui-là, et toute l’eau du ciel s’est mise à tomber, épaisse, imparable.

La forêt ne protège ni de la pluie ni de l’orage. Elle attire la foudre, elle se laisse traverser par l’averse, et chaque éclair y embrouille les ombres et les distances. Cyprien range la carte dans une des poches de son sac. Marie-Aude lui demande ce que nous allons faire. Il lui répond : « Sortir de la forêt le plus vite possible… Et essayer de trouver un abri… » Nous bifurquons par un petit chemin déjà gorgé d’eau. Hélène, de temps en temps, s’arrête : elle remonte son sac en tirant les lanières de ses épaules, et reprend la marche en silence.

Parfois la fatigue et l’espoir trompent les sens : j’ai sans cesse l’impression de distinguer la clarté d’une lisière. Mais les arbres enchaînent toujours sur les arbres et la pluie, aveuglante, glace les omoplates. Tout à coup Flore trébuche contre une racine et se retrouve étendue dans la boue. Hélène et moi l’aidons à se redresser. Elle s’est fait mal au haut de la cuisse et à l’épaule. Je lui demande si elle veut que je lui porte son sac. Elle reprend son souffle et me dit : « C’est bon… Je vais y arriver, ne t’inquiète pas… » Cyprien et Marie-Aude reviennent sur leurs pas pour voir ce qui s’est passé. Je leur explique, et nous repartons.

Le chemin enjambe maintenant des petits fossés remplis d’eau. Tout en marchant, je regarde la pluie et la boue glisser le long des jambes d’Hélène, et les vêtements maculés de Flore. Puis la forêt s’éclaircit. Nous finissons par nous retrouver devant un vaste champ de terre labourée. Le ciel est noir, épais, l’horizon tourmenté d’éclairs. Au bout du champ, deux lumières laissent imaginer la présence d’une ferme. Cyprien ressort sa carte, et malgré la pluie et le vent, essaye de s’y repérer. En contournant le champ par la droite, on devrait pouvoir atteindre la ferme.

Cyprien et Marie-Aude prennent un peu d’avance. Flore est fatiguée. Elle s’arrête pour boire un peu. Ma gourde est vide. Hélène lui tend la sienne. Flore boit, les yeux fermés. En regardant le va et vient de sa gorge, je rêve d’une grange bien au sec et d’un peu de paille chaude pour la nuit. Un éclair fracassant nous incite à repartir. De loin, Cyprien nous fait des gestes. Hélène marmonne entre ses dents : « C’est bon, on arrive… on arrive… »

La ferme est un ensemble de bâtiments entourant une vaste cour centrale. L’unique portail est grand ouvert et un tracteur manœuvre dans le fond. Marie-Aude est déjà partie dans sa direction. Nous la voyons s’expliquer avec le conducteur : il est descendu du tracteur et lui fait de nombreux gestes. Elle revient vers nous. « C’est bon… Il a un hangar où on pourra passer la nuit… Et il nous propose d’aller faire chauffer le dîner chez eux… » Flore se jette dans les bras d’Hélène.

Nous traversons la cour jusqu’au hangar. L’homme du tracteur est en train de couper les liens d’une botte et d’étaler le foin dans un des angles. « Là vous serez bien… Vous avez un robinet juste à côté… L’eau est potable… » Nous laissons tomber nos sacs trempés sur le sol. Marie-Aude s’ébroue les cheveux et remet ses lunettes. Hélène s’est allongée dans le foin, les bras en croix. La pluie martèle les hautes tôles du hangar. De la porte grande ouverte, Cyprien regarde le rideau d’eau s’abattre dans la cour. Flore s’est assise sur son sac, les jambes tendues et la tête dans les mains.

Le hangar est rempli de machines étranges, certaines recouvertes de bâches, de planches de bois, de sacs empilés et de bottes de foin. Tout au fond, il y a une petite mezzanine avec une grande échelle pour y monter. Mais l’éclairage est trop sombre pour distinguer ce qui y est rangé. Marie-Aude propose de sortir la nourriture qui est répartie dans les sacs et de choisir ce que nous voulons pour ce soir. Nous rassemblons le nécessaire et je l’accompagne pour aller le faire réchauffer. Nous retraversons la grande cour.

On nous accueille dans la cuisine : « Alors, vous avez pu vous reposer et reprendre des forces ? » Il y a une odeur de fruits chauds, à la fois épaisse et chaleureuse. « Ma femme vous prépare une tarte pour le dessert… Vous allez voir ! Vous n’allez pas regretter d’être passés chez nous !... » Nous posons nos boîtes sur la table en bois. Marie-Aude me regarde en souriant. Un bruit de tracteur emplit la cour. Nous regardons à travers les fenêtres embuées l’énorme machine passer. L’homme ouvre la porte et crie : « Céline ! Y’a du monde dans le grand hangar !... Vas-y dans le petit, ma fille !... »

La femme est venue vérifier sa tarte. « Vous êtes bien cinq, c’est ça ? » Elle porte un épais tablier de toile bleu pâle et un fichu blanc sur la tête. « Regardez moi ça !... » Elle tire la tarte du four : l’odeur des fruits nous fait cligner des yeux. Marie-Aude continue de tourner la spatule dans la petite marmite que l’homme nous a prêtée. « Ça va, là, non ?... Qu’est-ce que tu en penses ? » Je m’apprête à regarder à l’intérieur lorsque la porte de la cuisine s’ouvre : « Alors c’est vous, les marcheurs ? » Je me retourne.

Céline est en salopette, de la même toile que le tablier de sa mère. Elle enlève une paire de vieux gants de travail et vient se passer les mains sous l’eau. « Ça va dans le hangar, vous vous êtes bien installés ?... » Elle doit avoir l’âge de Flore. « Ma mère vous a fait une tarte ?… Vous allez voir ! Ce sont les meilleures du coin !... » D’un geste elle enlève le fichu qui lui retenait les cheveux. Un flot épais châtain, presque roux, se répand sur ses épaules. « Bon, je vous laisse ! Bon appétit… »

Nous retraversons la cour. Je tiens la marmite avec deux chiffons pour ne pas me brûler. Marie-Aude porte la tarte, recouverte d’un torchon blanc. Nous regardons le ciel. Il ne pleut presque plus. En passant devant le petit hangar je vois l’énorme machine que tirait le tracteur de Céline. Les autres ont aménagé un cercle et sorti les gamelles. Flore s’est changée et Hélène s’est séché les cheveux. Je pose la marmite au centre et nous nous installons pour dîner.

Marie-Aude parle de l’hospitalité de nos hôtes. Flore mange sans rien dire. J’écoute le silence des tôles : il ne pleut plus. Le hangar est de plus en plus sombre. Les lumières de la ferme éclairent la cour, qui se dessine à travers l’ouverture de la porte. Un ombre s’approche. « Je ne vous dérange pas ?... » C’est Céline. « Je venais voir si la tarte de ma mère était bonne… » Marie-Aude lui tend une part. Hélène s’écarte un peu pour qu’elle puisse s’asseoir dans le cercle. Chacun se présente. « Flore ? Ma mère s’appelle Florine !... » Elle nous demande d’où nous venons et où nous allons. Hélène et moi partageons la dernière part de tarte.

Cyprien et Flore lavent les gamelles sous le petit robinet d’eau. « Je vais rapporter la marmite et le plat à tarte ». Marie-Aude propose à Céline de l’aider. Elle refuse. Avant de partir elle se retourne : « Vous ne faites pas de veillée ?... On peut faire un feu dans la cour, si vous voulez, maintenant qu’il ne pleut plus… » Devant le petit hangar il y a un cercle noirci par les braises et la cendre. Nous apportons des rondins, des bûches et des branchages. Cyprien allume le feu. Les parents de Céline viennent nous voir. « Ça a été le dîner ?... » Nous les remercions. « On vous laisse notre Céline ?... » Ils partent.

Le vent a chassé les nuages, et il fait froid dès que l’on s’éloigne un peu du feu. Je suis allé chercher la couverture de Flore. En sortant du hangar je regarde les belles flammes découper les silhouettes comme des ombres. Flore se blottit dans sa couverture et je m’assois entre Marie-Aude et Hélène. Céline n’est plus là. « Elle a été cherché sa guitare… Elle joue un peu, elle aussi… » Hélène me tend la mienne. Je laisse glisser quelques accords. Céline revient. Marie-Aude se décale. « Tiens : mets-toi là… Tu pourras suivre… »

Nous chantons. Céline est penchée pour lire les tablatures. Elle se trompe, parfois. « Pardon !… » Flore s’est appuyée contre sa sœur et chante elle aussi, les paupières presque closes. Les flammes dessinent sur les visages des reflets d’or et de nuit, et caressent les yeux brillants et les lèvres entrouvertes. Lorsque Céline se penche trop, une mèche glisse avec son ombre et me cache les paroles et les notes. Elle s’arrête alors de jouer, pour un accord, repasse la mèche derrière son oreille, et me regarde pour reprendre, avec un sourire. De temps en temps, Cyprien se lève pour rajouter une branche sur le feu, et les braises rouges étincellent jusqu’au ciel.

La lune est apparue, pendant que nous chantions, derrière le toit d’un des bâtiments. « Il paraît que les américains vont aller marcher sur la lune… » Nous regardons le disque blanc et ses tâches qui dessinent comme un visage. J’arpège les accords du dernier refrain que nous avons chanté. Flore s’est endormie dans les bras d’Hélène. Céline et Marie-Aude chantonnent encore, bouche fermée. Le feu meurt peu à peu et Cyprien le regarde sans plus rien faire. Puis Céline se lève. « Je vais aller éclairer le hangar, pour que vous puissiez vous coucher… »

La cour est étrangement silencieuse. Céline a baissé un énorme commutateur et le hangar tout entier s’est illuminé. Hélène aide Flore à marcher jusqu’à son sac. La mezzanine aussi est éclairée. « C’est là où j’ai tous mes trésors… Tu veux monter voir ?... » Nous allons au fond. Elle pose sa guitare au pied de l’échelle et commence à monter. Je la suis. Dans un coin il y a un matelas, des vieux cousins, une petite table en bois, une caisse avec des livres. « Quand je suis là, c’est comme si j’étais seule au monde… » Elle s’allonge sur le matelas. « Toi tu habites Paris ? » Elle plie les jambes pour que je puisse m’asseoir. « Tu sais, mon rêve, pour l’année de mes 18 ans, c’était de monter à Paris… » Elle prend un cousin et joue avec. « Mais je ne l’ai pas encore fait… » Elle se redresse « Et maintenant il ne me reste plus qu’un mois !!!... »

Céline est venue à Paris le 25 octobre 1961. Elle avait déjà 19 ans, mais elle réalisait quand même un peu son rêve. Je suis venu la chercher à la gare d’Austerlitz. Il pleuvait. Elle m’a demandé des nouvelles de Marie-Aude, de Flore, d’Hélène et de Cyprien. Elle portait une veste fourrée de grosse laine et un bonnet tricoté gris et bleu. « Ça va, je ne fais pas trop fermière ?... » En sortant elle est allée voir la Seine, puis nous avons marché le long des quais. « Il paraît que c’est la plus belle ville du monde… » Je regarde autour de moi, pour la première fois, Paris avec Céline. « Oui… »

Le premier jour, nous sommes montés au sommet de la Tour Eiffel. Elle riait. Tout était trop grand à ses yeux. Trop moderne. Trop beau. « J’ai l’impression d’être sur une autre planète !... » Puis nous sommes redescendus. Elle a encore voulu monter au sommet de l’Arc de Triomphe, puis en haut des tours de Notre-Dame, puis sur la butte Montmartre. Entre temps, nous nous engouffrions dans les profondeurs du métro. Là, c’est elle qui me guidait, son plan à la main. « C’est ma carte au trésor !... »

Le deuxième jour nous sommes allés visiter la Grande Galerie du Jardin des Plantes. Elle voulait voir des girafes et des éléphants, des rhinocéros et des hippopotames, des lions et des zèbres. Sous l’immense verrière, c’est comme si nous étions dans les coulisses du monde. Figés dans l’éternité, les animaux, empaillés ou dans des bocaux jaunis, semblaient attendre l’accessoiriste qui viendrait leur donner vie sur Terre. En bas, nous avons regardé les quadrupèdes et les poissons. Devant un marcassin elle a poussé un cri. Elle avait failli mourir, étant petite, lorsqu’un marcassin, terré dans un bosquet s’était mis à la charger. Par chance la peur l’avait faite tomber, déroutant l’animal dans sa course. « C’est comme si je m’étais vue mourir… »

Près de nous, un homme avec un étrange appareil photographique prenait des notes sur un petit carnet et photographiait quelques vieilles vitrines. « Tu crois que sur les photos on peut croire que ce sont de vrais animaux ?... » Au premier étage, c’étaient les serpents et les oiseaux. Elle m’en a montré quelques uns qu’on pouvait voir chez elle. Elle découvrait parfois leurs noms avec étonnement, sur les petites étiquettes écrites à la plume. « Chez nous on appelle ça une Pépette !... Et celui-ci un Tocsin, parce qu’il chante comme une cloche !... » Je la regarde. La vie se résume parfois, dans le souvenir, à une image. La mienne, c’est l’image de Céline me montrant, en riant, la Pépette et le Tocsin. Une image qui aurait pu durer toujours. Sous l’œil fixe des oiseaux de la vitrine. Pour finir, il nous restait à voir en haut les mollusques et divers autres animaux très étranges.

Le troisième jour, Céline a voulu aller voir les avions à Orly. Nous avons pris un car qui nous a amenés jusqu’à l’aérogare. Puis nous sommes montés sur la grande terrasse. Les avions se chargeaient en passagers à nos pieds, et partaient décoller au fond, tandis que d’autres avions atterrissaient. Devant ce monde de machines, sans nature et sans couleurs, Céline semblait effrayée et exaltée à la fois. A un moment, un avion plus gros que les autres a décollé dans un vacarme assourdissant. « Il paraît qu’il va y avoir une troisième guerre mondiale entre les Américains et les Russes… » Derrière nous, un homme avec un étrange appareil photographique me rappelle bizarrement celui que j’avais aperçu dans la Grande Galerie. Il sort lui aussi un petit carnet pour prendre des notes.

Nous continuons à marcher le long de la terrasse. Le vent fait voleter les mèches qui dépassent de son bonnet. Nous nous arrêtons à un angle. « Aujourd’hui on voyage dans l’espace… » Elle me regarde. « Tu crois qu’un jour on voyagera dans le temps ?... » Elle hausse les épaules comme si elle allait dire quelque chose d’insensé : « Qu’on pourra décider de se retrouver ici, aujourd’hui… Avec ces gens autour de nous… Toi et moi... » Elle éclate de rire. « Il faut bien que je me souvienne de la date et de l’heure pour ne pas me tromper !... » Nous sommes le dimanche 29 octobre 1961. Il est 15h45. Un petit garçon qui passait avec ses parents s’arrête et regarde Céline, les yeux fixes.

« Tu sais, le jour où vous êtes venus chez nous, c’était le 21 mars… » Céline s’est appuyée sur la rambarde et regarde le ciel. « Dans l’après-midi, sur le tracteur, je me disais que c’était le printemps le plus sinistre de ma vie qui allait commencer… » Le petit garçon est toujours là, immobile. Un peu plus loin, je distingue la silhouette de l’homme au carnet et à l’étrange appareil photographique. « Maintenant, je crois que je ne pourrai plus entendre le mot “printemps” sans penser à ce jour… » Les parents du petit garçon l’appellent pour qu’il les suive. Le petit ne bouge pas. « Parce que je crois que ça a été le plus beau jour de ma vie… » L’homme au carnet approche et porte son appareil à ses yeux. Elle me regarde. « Vraiment… le plus beau jour de ma vie… » J’entend le bruit net du déclencheur. « Comme aujourd’hui… »

Mis en ligne par Jérôme à 16:08
Modifié le : samedi 08 octobre 2005 8:00
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dimanche 22 septembre 2002

::SILENTIO, ETC::

Sur Mulholland Dr. de David Lynch 

Alicia Z. : J'ai vachement aimé. J'ai trouvé ça super poétique, plein de mystère. Ça change des films de d'habitude, c'est clair...

Bénédicte Y. : Moi la scène que j'ai préférée, c'est la chanteuse espagnole, quand elle s'évanouit, au moment le plus intense de sa chanson, et que la chanson continue sans elle parce qu'elle chantait en play-back... J'ai trouvé ça génial !

Cécile X. : Ce que je trouve trop fort, c'est que tout le monde essaye d'expliquer un truc, de donner son interprétation... Tout le monde le comprend différemment, en fait, ce film...

Dominique W. : C'est la première fois que je vois un film de David Lynch. On m'avait prévenu qu'en règle générale, c'était plutôt bizarre, ses films !...

Eve V. : En fait le scénario s'acharne sur le pauvre Justin Theroux, parce que le scénario est pensé par Naomi Watts qui est super jalouse parce qu'il lui a piqué Laura Elena Harring. Donc elle lui fait vivre les pires humiliation : une copine qui le trompe avec un camioneur, il se retrouve plein de peinture rose, il tombe sur des producteurs mafieux qui font du chichi pour un capuccino, subit le chantage d'un cow boy débile...

Françoise U. : J'adore les musiques d'Angelo Badalamenti. Et là, une fois de plus, il a fait très fort... De toute façon, j'achète tous les CD de ses musiques de film...

Géraldine T. : Moi il y a quelque chose que je n'ai absolument pas compris, c'est le coup de la boite bleue... Je penssais pourtant ce que serait la clé du mystère !

Hanane S. : En fait, on pouvait s'y attendre à ce film. Parce que dans Fire Walk With Me, il avait traîté des rapports Père / Fille; dans Lost Highway des rapports Homme / Femme ; dans The Straight Story des rapports Frère / Frère ; et là il en vient aux rapports Femme / Femme. C'est logique, en fait... Même sexe ou sexes différents, avec lien de parenté ou pas.

Inès R. : Ça m'a fait rêver, moi, la maison qu'il a, le mec, à Hollywood. Je crois que c'est une vraie maison en plus. Ça c'est vraiment mon rêve, une maison pareille...

Juliette Q. : Je pense que la scène-clé du film, c'est la scène où la fille se masturbe comme une folle. C'est là qu'on comprend en fait qu'elle est en super manque d'affection, et qu'en faisant ça elle se pourrit la tête de fantasmes. Or le film, c'est le puzzle des fantasmes d'une fille en manque d'affection, finalement...

Katia P. : Quand j'ai revu le film, je me suis rendue compte que j'avais complètement oublié le générique du début, avec le rock acrobatique, là, le concours de twist... C'est dingue !

Laura O. : Il y a un truc horrible, c'est le couple de vieux qui rigolent. On les revoit à la fin, juste avant qu'elle se suicide, comme s'ils représentaient tous les espoirs qu'on pouvait se faire en débarquant à Hollywood, sauf qu'eux ça les fait marrer, parce que des jeunes qui s'imaginent qu'elles vont rencontrer une star et se faire remarquer, et qui finissent par pourrir sur leur lit parce que tout le monde s'en fout, ils en ont vu des centaines...

Marine N. : J'en revenais pas de voir Ann Miller vieille. Je l'avais adorée dans In the Town quand elle fait la danse de l'australopithèque ! Là ça fait bizarre de la revoir, super vieille...

Natacha M. : Après la séance, moi je me suis demandé si en fait je n'avait pas dormi et rêvé pendant la moitié du film, parce que le souvenir que j'en ai, c'est celui d'une fille qui s'endort en plein milieu du film et qui se met à rêver de trucs du films mais avec une histoire complètement différente... Et puis on m'a dit que c'était ça, le film !!!

Ophélia L. : Il y a quand même des scènes vachement marrante, dans ce film. Par exemple le type qui veut piquer le carnet d'adresse des VIP à son copain, et qui n'arrête pas de tirer partout avec son silencieux, dans la grosse à travers la cloison, dans l'aspirateurs, tout ça... Moi j'étais morte de rire !

Patachou K. : Moi j'ai été hypnotisée... Je n'ai rien compris du début jusqu'à la fin, mais j'étais complètement scotchée à l'écran !

Quentine J. : C'est dans ce film où il y a une espèce de clochard immonde, caché derrière un mur, là, près d'un drive in, ou je confonds ?

Richardine I. : Moi, celle que j'ai adorée, c'est Laura Elena Harring. Je la trouve vraiment hyper sensuelle. Ce que je rêverais, tu vois, c'est de m'installer à Los Angeles, et qu'elle débarque comme ça, chez moi, complètement perdue. Je serais son seul point d'attache avec le monde, pour tout reconstruire... Et puis qui sait, grâce à elle, je me ferais peut-être repérer par un producteur !

Stéphanie H. : Je pense que ça n'est pas parce qu'un film est compliqué qu'il est difficile à comprendre. Il peut être compliqué, sans plus... je veux dire, sans qu'il y ait rien de plus à comprendre...

Tatiana G. : Le gag que je préfère, c'est quand la fille du pirate fait sa galipette et qu'elle hurle : " A l'abordage ! Souquez les artémuses !!! " et que son père lui dit : " Eh ho, du calme... Et puis, ça veut rien dire, "souquez les artémuses"... "

Ursule F. : C'est débile de dire qu'il y a une partie du film qui est vraie, et une autre partie qui est fausse, ou l'inverse... Comme si les personnages pouvaient penser ou fantasmer autre chose que ce que pense ou fantasme celui qui a écrit le scénario...

Valérie E. : Je conseille pas d'aller voir ce film avec ça meilleure copine, parce que moi j'ai fait cette expérience, et depuis, c'est devenu vraiment très très bizarre, entre nous !...

Walburga D. : Alors moi, les films où faut se photocopier la tête pendant trois heures pour comprendre que le mec ignore lui-même ce qu'il voulait dire, c'est vraiment pas mon truc !

Xavière C. : Le coup des actrices qui jouent les castings, j'ai toujours trouvé ça un peu lourd, parce que, forcément, c'est toujours hyper surjouées comme scènes. En fait, jouer le rôle d'un acteur, pour un acteur, c'est sûrement là où c'est le plus difficile d'être bon...

Yolande B. : Le coup de la réception chez le réalisateur, ça ma rappelé vachement la fin de Usual suspect, parce qu'en fait c'est la même chose que le mur qui est derrière l'inspecteur de police. On se rend compte que tout ce qu'on a vu dans le film ou presque, en fait à été imaginé à partir de là...

Zulema A. : L'autre jour je suis allé voir Callas Forever de Franco Zeffirelli. Il y a une scène merveilleuse dans laquelle Maria Callas met un disque d'elle, quand elle était jeune et que sa voix était au sommet. C'est l'air " Un bel di vedremo " de Madama Butterfly. Elle le fredonne un peu en l'écoutant, avec sa voix qui n'en est plus une, et, de s'entendre naguère, s'effondre en larme. Le disque continue à tourner. Ça m'a rappelé une scène assez belle du film de David Lynch, Mulholland drive.

Mis en ligne par Jérôme à 12:27
Modifié le : dimanche 21 août 2005 14:51
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jeudi 27 septembre 2001

::LE SIXIEME SENS::

 

sur Sixth Sense de M. Night Shyamalan

J'ai découvert le "chat" sur internet il n'y a pas très longtemps, mais j'ai tout de suite trouvé ça génial ! Surtout parce que c'est quelque chose de vraiment original, et dont je ne vois aucun équivalent nulle part. Ensuite parce que j'adore papoter.

Je me souviens d'un mardi après-midi, où avant de partir donner un cours particulier à un petit portugais, j'avais lancé une session sur le "chat" de Yahoo!, et engagé la conversation avec une "tchatcheuse" ensoleillée, à laquelle j'avais demandé, au bout d'un moment, quelles étaient ses passions, et qui m'avait répondu : " tchatcher avec toi "

Lorsque l'heure est arrivée, et que j'ai dû mettre fin à la session, nous avions échangé nos e-mails et nos numéros de cellulaires. Je lui ai demandé de me mettre un petit message vocal. En sortant du cours particulier, j'ai vu qu'il y avait un bien un message : " Allo ? Bon, ben c'est Ingrid Voilà ! Je t'ai laissé un message, rappelle-moi, maintenant ! "

Je l'ai rappelée et nous avons papoté, à l'oral cette fois-ci, de tout et de rien. Elle m'a dit qu'elle consultait rarement sa messagerie électronique parce qu'en semaine, elle ne logeait pas chez elle, mais chez des amis. J'aimai bien sa voix, sa manière de prononcer les "r" comme si c'était son palais qui parlait. Et sa manière de rire aussi.

Le samedi suivant, j'ai essayé de la rappeler, et j'ai laissé deux ou trois mots sur son répondeur. Je n'ai pas eu de réponse. J'ai dû envoyer aussi quelques SMS sur son cellulaire, et laisser un e-mail sur sa messagerie. Elle m'a répondu un jour, mais bien une semaine après, qu'elle était débordée, et qu'elle n'avait plus le temps de rien faire, qu'elle n'avait " plus de temps à elle ".

Peut-être plus d'un mois plus tard, l'idée m'est venue de lui envoyer un nouveau SMS. Elle m'a répondu aussitôt, puis m'a écrit d'autres messages, et nous avons ainsi correspondu pendant une semaine. C'était la dernière semaine de juin. Juste avant ma maladie.

A force nous avons voulu nous voir, bien sûr. Elle était disponible le premier mercredi de juillet pour dîner, et moi aussi. Nous nous sommes donné rendez-vous à la pyramide du Louvre à 20h00. Elle m'a dit qu'elle aurait des lunettes vertes, un tee-shirt vert et un pantalon noir.

A 20h00 je suis sorti de la pyramide, elle était assise sous les arcades, devant le café Marly. Ses lunettes étaient vraiment vertes, non pas les montures, mais les verres. Le ciel était orageux et vers l'est on voyait un colonne d'eau s'abattre, au loin, et se diriger vers nous. Il y eut un éclair, et un long vrombissement d'orage d'été. Je lui ai dit que j'adorais les orages.

Nous sommes partis en direction de l'Opéra pour dîner quelque part sur le boulevard des Italiens, mais la pluie s'est mise soudain à tomber en trombe. Nous avons couru nous abriter sous un store. C'était un restaurant. Nous y avons pris place, trempés, tandis que la pluie martelait le sol sous les éclairs.

Et puis sitôt assis, la pluie s'est calmée. On n'entendait plus que le bruit mouillé des voitures sur l'avenue. Nous avons dîné, donc, et parlé de tout ce qui nous passait par la tête. A cause d'Amélie Poulain et de son insupportable peintre, nous avons parlé de la maladie de l'homme de verre, parce qu'elle avait connu quelqu'un qui en était atteint, puis d'Incassable qu'elle avait détesté, puis de 6ème sens que je n'avais toujours pas vu.

De 6ème sens, elle m'a dit qu'il fallait absolument que je le voie, parce que c'était purement génial. " Tu ne connais pas la fin surtout ? " Je ne la connaissais pas. " Alors je ne te dis rien ! " Et elle ne m'a rien dit.

A la fin nous avons payé avec notre cartes de crédit, mais la machine refusait obstinément de marcher. La pauvre serveuse a dû s'y reprendre à trois fois. Puis nous avons été prendre le RER. Sur le chemin il s'est remis à pleuvoir. Je suis descendu à La Défense pour ma correspondance. Elle devait pousser jusqu'à Nanterre. Sur le quai je me suis retourné. J'ai vu ses yeux. Puis les portes se sont refermées et la rame est partie.

Je n'ai jamais revu Ingrid. Elle n'a jamais répondu aux quelques messages que je lui ai adressés après notre soirée du mercredi. Rien. Comme si j'avais réveillé une morte pour un soir, un dernier soir qu'elle aurait voulu passer sur Terre, avant de partir pour l'ultime voyage. Je conçois mal autrement cette joie entière qu'elle avait, et ce silence qui a suivi.

Qu'Ingrid était morte quand je l'ai rencontrée, j'en suis de plus en plus persuadé. Depuis quand l'était-elle, je l'ignore. Elle avait dû mourir à l'époque de son bref message où elle se disait surmenée. Il avait l'odeur du désespoir. Soit qu'elle se soit suicidée, soit qu'elle n'ait pas tenu le choc, c'est sûrement peu après ce message qu'elle a dû mourir. Puis elle est comme revenue sur Terre, pour satisfaire un dernier désir, une dernière soirée, dans Paris, un dernier dîner à deux, la dernière joie d'une première rencontre. D'où ses nombreux messages, soudain, sur mon SMS, cette rencontre enfin, radieuse, et sa disparition.

J'explique aussi de cette manière les étranges événements magnétiques qui entourèrent notre soirée : l'orage qui craqua à ma sortie de la pyramide, la pluie qui prit lorsque nous nous mîmes en marche, qui s'arrêta brusquement dès que nous fûmes à l'abri, et qui reprit lorsque nous quittâmes le restaurant. Jusqu'à l'étrange blocage de la machine à cartes de crédit. Je m'explique aussi grâce à cela ce dernier regard, sur le quai, avant que les portes ne se referment, comme un dernier adieu au monde et à la vie, et comme un dernière satisfaction de chair et d'os.

Cette rencontre avec une morte, à laquelle sans le savoir j'avais donné son dernier plaisir, est peut-être alors la vraie raison pour laquelle, quelques jours plus tard, je suis tombé malade : migraine infernale et fièvre douloureuse. La prise de sang était catastrophique. 409 U/l de transaminases ASAT (SGOT) au lieu de 40 U/l, 888 U/l de transaminases ALAT (SGPT) au lieu de 40 U/l aussi. Le médecin m'a demandé si j'avais été récemment dans des pays tropicaux. Je n'avais pas été depuis plus de deux ans hors d'europe. Il semblait pourtant que j'avais contracté une hépatite virale "non autochtone".

Je ne pris rien pour me soigner, mais depuis les minutes semblent durer des heures, et les journées passer en quelques minutes. La fièvre est tombée et je n'ai plus de migraine, mais je reste cloîtré dans ma chambre, incapable d'avoir la force de sortir. Le médecin ne m'a pas donné de traitement ni prescrit d'autres prises de sang. Il m'a juste dit d'attendre. Et voilà plus de trois semaines maintenant que j'attends, sans que rien ne semble évoluer.

J'ai beaucoup réfléchi à cette dernière sortie que j'ai faite dans Paris, avant ma maladie, avec Ingrid. Cette rencontre un peu folle, ce dîner improvisé, notre retour Elle m'avait envoyé un dernier message, avant 20h00 : " Je suis hyper stressée !!! ". Je lui avais demandé pourquoi. Elle m'avait répondu : " Si je ne te plais pas "

Et si je n'étais pas venu au rendez-vous, qu'aurait-elle fait ? Au bout d'un moment, voyant l'orage menacer et comprenant que je ne viendrais pas elle se serait levée, serait partie en direction de l'Opéra pour aller prendre directement son RER, n'ayant plus le goût de dîner, et puis prise par la pluie, elle se serait réfugiée sous les store de notre restaurant, et s'y serait finalement installée pour y dîner seule. Après elle serait repartie, sous une nouvelle averse, pour prendre son train, et, assise, les yeux dans le vague, aurait regardé passer les stations, une à une.

Quel indice me prouve que j'étais bien avec Ingrid, ce soir-là, et qu'au lieu d'être la morte, elle n'ait pas été la seule vivante ? Quel indice me prouve que ma maladie n'ait pas en réalité commencé avant cette rencontre, et que ce mercredi déjà, j'étais cloîtré dans ma chambre ? Quel indice me prouve enfin que celui qui était mort et qui avait voulu à tout prix connaître une dernière fois le plaisir d'un dîner à deux, dans la joie d'une rencontre improvisée, ça n'était pas moi ?

Comment m'aurait-elle répondu, si ce dîner passé, j'avais enfin consommé la réalité de ma mort présente ! Car cette prise de sang que je fis, cette hépatite "non autochtone" que le médecin ne sut analyser, cette simple prescription d'attendre, d'attendre et d'attendre encore, était-ce autre chose que la réalisation, retardée, de ma propre mort ? Ingrid ne m'a pas répondu parce qu'elle est toujours vivante, parce qu'elle était vivante, lorsque, fantôme en sursis, je l'accompagnais dans le bonheur de marcher auprès d'elle, de sentir une dernière fois l'odeur des cheveux mouillés, de voir une dernière fois, sous son tee-shirt mouillé, les ondulations pleines de vie de sa poitrine, après qu'elle avait couru pour s'abriter.

Et pourtant ce contact, lorsque, enlevant ses lunettes, elle me tendit les joues pour que nous nous embrassions. Ce rire qu'elle avait lorsque nous parlions ensemble, à table, en nous regardant. Ce dernier contact avant que je la laissasse seule assise dans sa rame, avant qu'elle ne m'adressât ce denier regard

Si j'étais mort déjà, comme je le crois à présent, il faut qu'Ingrid l'ait été aussi, il faut que nous ayons été deux fantômes en sursis dont l'orage aurait hurlé l'impossible présence. Il faut que tous deux nous nous soyons offert ce rêve de revivre une dernière expérience terrestre, un ultime plaisir d'humanité, un dernier contact. Et ce dernier regard, je le comprends à présent, c'était le regard de deux morts qui, pour un soir, avaient vaincu la mort !

mardi 14 août 2001

::CHER JAMAL::

A propos de Finding Forrester de Gus Van Sant

Mon cher Jamal

Connais-tu Joe Sample ? Je ne crois pas t'en avoir jamais parlé ! Moi qui déteste le jazz, j'adore Joe Sample. J'ai entendu il y a quelques semaines un de ses disques chez un critique musical dont la fille en était folle. Quand je suis arrivée chez lui, elle faisait des cabrioles dans sa piscine en écoutant un de ses albums à plein volume ! Puis elle est venue me dire bonjour, toute mouillée. Je lui ai demandé sur quelle musique elle s'ébattait ainsi. Elle m'a répondu : " Ça ? C'est du Joe Sample ! Vous ne connaissez pas ? " j'ai répondu que non. " Ah C'est pourtant le plus mauvais musicien de jazz qui soit ! " Puis elle est repartie en sautillant vers la piscine et y a replongé comme un poisson que l'on rend à la mer.

Mais toi, mon cher Jamal, comment vas-tu ? Il semble que tu puisses consacrer beaucoup de temps à l'écriture : je viens de lire ton scénario Finding Forrester. Tu vois : tu as eu le courage de le mener jusqu'au bout ! La ténacité est toujours récompensée. Et je suis sûre que le secret du génie, c'est d'accointer l'intelligence et la volonté. Car l'intelligence sans volonté s'égare, et la volonté sans intelligence piétine. En tous les cas je te félicite ! J'ai hâte de savoir qui va le réaliser, qui va jouer effectivement dedans et d'aller le voir, avec toutes mes copines de Harvard, pour faire la fière !!!

Je me suis acheté un autre disque de Joe Sample : Old places old faces. Je ne sais pas si ma dauphine de Newport l'a elle aussi de toute façon, je lui ai promis de la rappeler un de ces jours, et, je ne sais pas trop pourquoi, j'ai de plus en plus envie de le faire ! Je le mettrai, quand Ashes to ashes sera fini. Peut-être en sentira-tu là aussi quelques notes dans l'ordonnance capricieuses des blancs qui séparent les mots de mes phrases, comme les sages anciens qui entendaient dans le dessin des constellations l'harmonie de tous les mondes !!!

A propos, je t'écris en français, parce que je sais que tu le lis couramment, mais aussi parce qu'à Harvard je viens d'être acceptée dans "le" club des francophiles de l'université ! C'est l'un des plus chics ! Nous nous retrouvons une fois par semaine pour nous lire de la poésie française et faire la relation de nos meilleures lectures. Nous regardons des films aussi, et écoutons de la musique. C'est génial. Hier soir, lecture des Chimères de Nerval ; présentation de Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier par Cassey (tu te souviens d'elle ?) ; ensuite le Festin de Babette de Gabriel Axel (ça n'est pas un film français, mais on y parle français, et, surtout, on y mange français !!!) ; enfin la Salomé de Richard Strauss dans la version française. C'était génial. Tu aurais adoré.

Bien sûr j'ai envie de te parler de Finding Forester, de te dire tout ce que j'en pense, en bien et en mal. Mais je ne veux pas faire que ça. Par exemple, ton scénario, une fois lu, m'a donné envie d'écouter Ashes to ashes. Et ça, finalement, c'est peut-être plus important que tous les avis savants qui sauraient t'être donnés sur ton texte. Car finalement, ce que j'aurai préféré dans ton scénario, ce sera peut-être ça, qu'il m'ait rappelé, sans que je sache aucunement pourquoi, et d'une manière plus forte qu'un souvenir, cette visite d'il y a quelques semaines, cette musique, et un sentiment étrange du temps qui meurt sans cesse de trop vivre. Car aujourd'hui que j'écoute ce disque, Ashes to ashes, comme le Phoenix qui renaît de ses cendres, je revois les traces de pas mouillé courir vers l'eau et le maillot rouge de cette fille voler dans l'air toujours bleu de la piscine

Mais je sais que tu attends de moi l'exercice difficile de la critique ! L'an dernier, j'ai reproché à un type une phrase d'un de ses textes, dans laquelle il disait que pour accueillir son amant, une amoureuse avait mis Noces de Strawinsky en sourdine ! Je ne sais pas si tu connais cette pièce violente et sinistre, mais je crois que s'il y a un morceau que l'on ne peut pas écouter en sourdine, et avec lequel une amante ne peut pas, décemment, accueillir un amant, c'est bien Noces de Strawinsky. Pourquoi pas, sinon, jouer la Marche nuptiale de Louis Vierne à une sortie de mariage ! Bref, il avait été fort fâchée de cette remarque et s'était persuadé encore longtemps après que je n'avais qu'un but, celui de me moquer de lui

Le critique musical de Newport dont je te parlais, est donc, lui, officiellement, critique. J'apprécie beaucoup ses articles, et je lui avais écrit pour le lui dire. Tu vois, je crois qu'il y a trois choses à attendre d'un bon critique. D'abord qu'il soit érudit, et qu'il sache faire part largement de son savoir. Ensuite qu'il soit intelligent, c'est-à-dire qu'il sache ordonner son savoir pour le rendre utile ; enfin qu'il ait un style qui lui soit propre, une manière de dire qui le rende unique, et en laquelle on le retrouve toujours, comme une odeur s'attache à une nuque, la couleur d'un iris à un regard, et le timbre d'une voix aux commissures des lèvres qu'on aime.

Sinon, j'aime toujours autant ton écriture. Non pas celle du "tapuscrit" de Finding Forrester, qui ressemble à celle de tous les "tapuscrits" du monde, mais celle, manuscrite, de la petite lettre que tu y as jointe. Et d'ailleurs, la première fois que je l'ai lue, je ne l'ai pas lue, mais seulement regardée, suivant des yeux les boucles et les lignes, imaginant ta main les tracer, et je savais à la fin ce que tu me disais, sans avoir eu à lire les mots, mais simplement en les ayant vus, dessinés là, ligne après ligne.

Le critique m'a donc invité à Rhodes Island, dans sa maison de Newport, après avoir reçu cette lettre que je lui avais écrite, pour m'en remercier ! Je me souviens d'une phrase qu'il m'a dite, pendant que Joe Sample faisait pirouetter sa fille dans la piscine : " Vous avez raison : une &oeliguvre ne vaut que par les discours qu'elle suscite. " Je ne sais pas si j'avais raison, mais c'était dire en une phrase ce que j'avais voulu dire en une lettre.

Donc Finding Forrester La première chose que j'aimerais te dire, et qui va peut-être te scandaliser est la suivante : tu aurais dû laisser tomber Forester ! Le personnage de vieux génie reclus m'a ennuyée d'un bout à l'autre par ta faute : tu n'as rien à lui faire dire. Certes tu dis qu'il a écrit un chef-d'&oeliguvre ; tu dis qu'il est encore un écrivain de génie ; tu dis tout cela, mais que montres-tu ? Où le voit-on, le soi-disant génie ? Imagine un film sur un violoniste génial qu'on n'entendrait pas jouer une note. Ou un peintre génial dont on ne verrait pas une toile. Or ton Forester ne dit rien. Ou rien de plus que des banalités. Donc il est ridicule. Et comme il ne fait pas rire parce qu'il est prétentieux, il est ennuyeux.

Sinon, ton vieux grigou me rappelle un vieux pianiste de 92 ans chez qui je suis passée le mois dernier, parce que j'allais voir de la famille près de Nashville. C'est un ancien New Yorkais, qui a joué à Carnegie Hall, qui y a rencontré Rubinstein, Rachmaninov (dont il a une superbe dédicace), qui a assisté à une répétition de Glenn Gould où pendant une heure ce dernier a ajusté la hauteur de son fauteuil avec des bottins. Bref, un vieux papi passionnant. Il a des chaises Louis XV magnifiques, et des peintures à l'huile avec lesquelles je serais bien repartie !!! Il m'a joué d'abord quelques uns de ses vieux bis, un pot-pourri de Gershwin, un autre de Johann Strauss, c'était très plaisant. Puis nous sommes passé aux choses sérieuses. Il m'a proposé : " Chopin ou Debussy ? " Je lui ai demandé de deviner. Il a dit : " Debussy Vous avez une voix qui aime Debussy " Alors il a joué les Estampes. Comme ça ! A 92 ans !!!

Tu vois ce que je me suis dit : il est facile de mettre en scène des personnages sots, ou faibles, ou faillible, parce qu'il est facile à tout le monde d'en imaginer. Il est beaucoup plus difficile de créer des personnages de génie. Parce qu'il ne suffit pas de dire au public que ton personnage est génial ; encore faut-il lui prouver qu'il l'est. Pour la force exceptionnelle, tu peux y aller au bluff avec les trucages, comme le coup des 30 paniers ; pour la mémoire, il y a le scénario, comme dans ta scène de duel de citations, que tu a préparée tranquillement dans ta chambre, par écrit, et qu'ensuite ton héros semble improviser à l'oral. Mais pour l'intelligence, pour le génie, c'est autre chose ! D'ailleurs, l'idée d'interrompre le discours de ton Forester par des plans de visages pris dans l'auditoire ne montre qu'une chose : que tu es incapable d'écrire le discours soi-disant génial de ton héros.

L'idée d'un film sur un musicien de génie sans musique géniale me rappelle l'Amadeus de Forman : deux musiciens, un génial et un médiocre ; après la mort du génial, le médiocre reconstitue la vie du génial en reconnaissant le génie de son &oeliguvre, mais en faisant de l'homme un absurde bouffon, grotesque d'indécence et de superficialité. Mais comme il fallait à Schaeffer (l'auteur de la pièce) de la musique géniale pour que son histoire tienne, et comme il est difficile d'engager un compositeur en lui disant : " Ecrivez-moi 90 minutes de musique géniale. ", il a emprunté celle de Mozart, et donné à son musicien génial l'apparence de Mozart, et au musicien médiocre celle de d'Antonio Salieri (qui fut le maître de Beethoven, de Liszt et de Schubert !) C'est absurde, bien sûr, mais ça nous permet au moins, dans le film, d'entendre de la bonne musique.

La fille du critique de Newport, quand elle n'était pas à s'adonner aux plaisir f&oeligtaux de l'impesanteur aquatique, était violoniste à la Julliard School. Imagine que son père m'ait dit : " Mademoiselle, ma fille est une brillante violoniste. Elle étudie à la Julliard School. " Et après ? Tout le monde peut dire ça ! Lui, lorsqu'elle a fini par cesser sa chorégraphie nautique, lui a demandé de se changer et de me jouer quelque chose. Elle m'a dit : " Vraiment ? " avec un grand sourire. Puis elle est revenue, les cheveux tout secs, avec son violon. Nous nous sommes tus. Elle a regardé dans le vide comme pour interroger le silence, puis d'un grand coup d'archet, elle s'est mise à jouer la cadence du concerto de violon de Sibelius. Ça n'est qu'après que son père m'a dit qu'elle était étudiante au Lincoln Center. Alors elle a haussé les épaules en disant : " Il ne fallait pas le dire ! "

Je repense à ta réflexion sur les paragraphes qui commencent par des conjonctions. Elle m'a rappelé une époque, peu avant que tu arrives dans notre classe, où je notais sur un petit carnet toutes les phrases françaises que je rencontrais et qui commençaient par " Car ". Et puis j'ai perdu ce carnet ! Tant mieux, d'ailleurs, car cet inventaire n'avait aucun intérêt, si ce n'est celui d'être heureuse dès que je pouvais mettre la main, au détour d'un texte, sur une nouvelle conquête ! Il m'en reste une, malgré tout, inoubliable. Comme je la sais par coeur, je te la donne. Elle vient tout droit d'une oraison funèbre de Jacques Benigne Bossuet, un orateur français du XVIIème siècle. Ecoute ça dans ta tête : " Le psalmiste dit qu'à la mort périront toutes nos pensées ; oui, celle que nous aurons laissé emporter au monde, dont la figure passe et s'évanouit. Car encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles ; de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe, deviennent périssables du côté de leur objet. " Ça, mon cher Jamal, c'est du génial à 100%. Et c'est autre chose que celle que tu extrais du soi-disant chef-d'&oeliguvre de ton Forrester, sur la douleur qui demeure, bien sûr, chez les vivants qui ont perdu un être cher

Comment te dire avec des mots la manière dont la fille de Newport joua la cadence de Sibelius ? Ç'aurait été à son père de le dire ! D'ailleurs, là encore, je ne l'entendais pas, je la voyais : l'arcure de ses phalanges, l'oscillation de son corps qui me faisait sentir dans ma propre respiration celle de la musique, et ces coup d'archet, cette agressivité qu'elle contrôlait d'un regard, lancé contre elle-même, lorsqu'elle craignait, ne serait-ce que pour une note, de ne pas être parfaite. Alors la musique devait se sentir en telle sécurité qu'elle osait naître, qu'elle osait affronter le monde et se montrer, en chair et en os, réalisée. Vivante donc. Car tout ce qui n'est pas réalisé est lettre morte.

Amadeus me fait penser à F. Murray Abraham, qui y jouait le pseudo-Salieri. Voilà un acteur qui ferait très bonne figure pour le professeur de ton héros. Je ne le connais pas personnellement, mais je pense que c'est le genre de rôle qui lui conviendrait. Il a l'autorité naturelle qui justifierait le côté un peu caricatural que tu lui donne. C'est d'ailleurs, de tous, le seul personnage que j'aurais conservé. Non que je n'apprécierais de voir Sean Connery (qui était très bon dans Entrapment, tu te souviens !) ni la petite Paquin que tu proposes pour incarner la gentille étudiante (est-ce moi, d'ailleurs, la "gentille étudiante" ???) Ce n'est pas le choix des acteurs qui m'ennuie, mais les deux personnage que tu leur fait jouer.

D'ailleurs, je n'aime pas trop non plus ton héros. Surtout à cause de ce caractère vindicatif que tu lui donnes. Je pense encore à la scène de l'entraînement de basket, ou, toujours, à la scène du combat de citations. Tu n'étais pas comme ça, toi, lorsque tu es arrivé chez nous : tu étais une ombre ectoplasmique, toute insignifiante dans sa gentillesse et son application. C'est ça que je trouvais génial : cette toute puissante docilité, quand on se sait malvenu, cette discrétion contrôlée qui ouvre, sans que personne ne s'en rende compte, toutes les portes. En fait, pour retrouver ça, tu aurais peut-être dû faire de ton héros une héroïne. Elle t'aurait aidé, peut-être, avec son corps et son sourire, à retrouver cette affabilité de principe qui manque à ton héros, et qui était pourtant la tienne, cette façon d'être toujours poli, même et surtout avec ceux qui vous veulent du mal, cette manière d'être absolument tolérant avec autrui et terriblement exigeant avec soi-même, qui est la recette infaillible de la sagesse.

Mon vieux pianiste, après les Estampes, m'a demandé si je voulais lui jouer quelque chose. Je lui ai proposé la transcription de Liszt de la Fantasia et Fugue en sol de Bach, ou la sonate Waldstein de Beethoven. Il a choisi Beethoven. Tu te souviens. C'est ce que je t'avais joué dans la salle de musique. Le mouvement lent et le rondeau. Nous étions tous les deux. Tu t'étais assis sur les gradins de la chorale et tu m'avais applaudi à la fin. Lui aussi m'a applaudi. Mais ça n'était pas pareil ! Toi, il faudrait que tu viennes nous voir à Cambridge. Je te jouerai ça à nouveau, si tu veux. Et peut-être sentirai-je là encore ce regard que nous échangeâmes, en silence, lorsque les notes se furent tues, et où se noua, sans un mot, notre amitié. Il y a cinq ans !

Tiens, éliminer Forester, j'y pense maintenant, c'est aussi laisser tomber ce faux problème du plagiat. Quelle importance ont ces querelles autour du fait que ton jeune héros plagie les écrit de ton Forestier, pardon Forester ? Certes, il a oublié de mettre des guillemets autour du texte qu'il a recopié, mais y a-t-il des guillemets autour des parcelles du corps de Forester, qui, depuis qu'il est mort, sont peut-être amalgamées déjà au corps d'un bel enfant ou d'un jeune tilleul ? Tu n'as qu'à lire à ce sujet le premier chapitre de Siegfried et le Limousin de Jean Giraudoux (que je suis en train de lire pour notre club !), et tu verras très bien ce que je veux dire !!!

Sinon, ça n'est pas parce que tu es un garçon que tu n'aurais pas pu faire de ton héros une héroïne. Surtout que pour un film, tu sais d'avance que l'actrice qui en tiendra le rôle saura, par son corps même, y insuffler toute la féminité que tu n'auras pu atteindre, et qui est cette manière d'être, physiquement, dans un corps qui, par ses formes et par ses rythmes, n'aura jamais été, au moins depuis toujours et pour toujours, le vôtre Mais de toute façon, c'est trop tard ! Puisque ton scénario a été accepté, c'est qu'il est excellent. Et même s'il ne figure pas sous ton nom au générique, je dirai à tout le monde que c'est toi qui l'a écrit ! Et tu deviendras célèbre, Jamal, j'en suis sûre !!!

Voilà Jamal, mon disque de Joe Sample est fini : ça fait donc plus de 50'26" que je t'écris Je suis désolée d'être si bavarde. Je t'embrasse bien fort en finissant cette lettre. Mes doigts sont tout crispés sur mon stylo plume, et quand je vois le nombre de pages que j'ai noircies, j'ai honte d'abuser autant de toi ! Juste après avoir cacheté l'enveloppe et mis ton adresse, je vais appeler la fille du critique de Newport (elle s'appelle Clara, presque comme moi !) J'ai son numéro à New York, elle me l'avait laissé, le soir, après m'avoir fait faire en Cobra le tour des villas du coin J'irai peut-être la voir ce week-end. Je ne sais pas ce qu'elle sera en train de travailler au violon. Si ça marche, je posterai ta lettre de là-bas. Ça nous rappellera de bons souvenirs, non ?

Juste une chose pour finir. Il y a une autre phrase chez Bossuet qui commence par " Car ", je te la donne pour te faire réfléchir sur les carrières qui nous attendent (je ne la connais pas par coeur, celle-ci, mais je sais où la retrouver, donc je viens de prendre mon livre pour la recopier) : " Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration ? Mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle ? N'allait-elle pas gagner tous les coeurs, c'est-à-dire, la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner ? Et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, Messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens, qu'elle allait être précipitée dans la gloire ? Car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde ? "

Mis en ligne par Jérôme à 19:27
Modifié le : dimanche 21 août 2005 14:50
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mardi 05 juin 2001

::ELOGE DE L'AMOUR::

A propos d'Eloge de l'amour de Jean-Luc Godard

(un vieillard) l'histoire, est un puzzle. Parce que l'Histoire est un puzzle. Elle confond le regret d'un avenir avec l'espoir d'un passé.

(un homme) et le présent ?

(le vieillard) le présent, c'est la pièce toujours manquante.

(une petite fille) Il n'y a pas d'enfants. Si. Deux petites bretonnes. Elles veulent faire signer une pétition pour voir un film en breton.

(l'homme) quel film ?

(la petite fille) je ne sais plus.

(l'homme) Matrix ?

(la petite fille) Oui. Matrix.

(le vieillard) les catholiques n'ont rien à voir avec les chrétiens. Ils sont d'abord catholiques. Le christianisme est un aspect du catholicisme.

(Eglantine) tu as adoré la scène de la piscine que je joue de profil. Le collier brisé. Tu as adoré la scène du Foyer où je douche le misérable.

(le misérable) Pauperes enim semper habetis vobiscum : me autem non semper habetis.

(Eglantine) tu aurais voulu être le misérable ?

(une fille, africaine) j'ai toujours peur la première fois.

(un jeune homme) elle ne me regarde pas. Elle me parle, mais elle ne me regarde pas.

(la fille africaine) il ne faut pas que je le regarde.

(le vieillard) merci mon Dieu d'avoir révélé aux simples ce que vous cachez aux grands et aux savants.

(la script américaine) you don't like me.

(une fille qui n'aime pas les " américains ") je n'aime pas les " américains ".

(la script américaine) so what ?

(l'homme) j'écris une cantate. Pour Simone Weil.

(un spectateur) quelle Simone Weil ?

(sa voisine) la philosophe.

(le vieillard, à la fille qui n'aime pas les " américains ") j'ai livré ta grand mère à la Gestapo. Ordre des Anglais.

(une image d'archive, Hitler devant des corps entassés.)

(le vieillard) alors quand elle est sortie des camps, je l'ai épousée.

(un ami de l'homme) et votre thèse sur les catholiques pendant la révolution ?

(l'homme) j'ai un autre projet, depuis mon voyage en Bretagne.

(la voisine du spectateur) ce milieu des galéristes juifs spoliés par les nazis, je n'ai pas trop accroché. Et toi ?

(le spectateur) moi non plus.

(la petite fille) Si. Il y a aussi les enfants du Kosovo.

(une victime) pas d'amour sans compassion.

(un soldat) ni sans miséricorde.

(moi) et l'affiche d'Une histoire vraie de David Lynch, tu l'as vue ?

(Eglantine) je n'ai pas été voir le film.

(la petite fille sourit)

(le vieillard) a ceux qui ont beaucoup, on donnera beaucoup. Mais à ceux qui ont peu, on retirera même le peu qu'ils ont.

(l'homme) dans le film, c'est une voix anglaise qui dit ça.

(l'ami de l'homme) et ce projet ?

(la fille qui n'aime pas les " américains ") vous ne me trouvez pas assez belle, c'est ça ?

(l'homme) un projet de film, ou de roman, sur les quatre moments de l'amour.

(la petite fille) la rencontre…

(Eglantine) la rencontre…

(moi) non…

(Eglantine) OK. La passion physique…

(la fille qui n'aime pas les " américains ") la séparation.

(une vieille femme qui lit mal) les retrouvailles ?

(l'homme) non. Vous ne pouvez pas parler des retrouvailles.

(un galériste juif spolié par les nazis) quelque chose de l'amour. Eloge de l'amour je crois.

(le projectionniste) amour de quoi ?

(sa conscience) amour… de quelque chose.

(Eglantine, les deux mains levées) tu ne veux pas de mes retrouvailles avec Perceval ?

(moi) non.

(Eglantine, baissant une main) tu ne veux pas de Perceval.

(moi) non.

(la petite fille) la limite de l'amour, c'est de donner sans limite. Non… ça n'est pas ça.

(l'homme) non. Ça n'est pas ça.

(la petite fille) la mesure de l'amour c'est de donner sans mesure.

(Leonardo di Caprio) Jean-Luc what ? Godarde ?

(le spectateur) c'est de qui, déjà, " la mesure de l'amour… "

(sa voisine) saint Augustin.

(le spectateur) dans quel bouquin ?

(la petite fille) les sermons.

(le vieillard) le titre du film ? Tristan et Isolde. Par Steven Spielberg.

(la fille qui n'aime pas les " américains ") qui a dit " OK " ?

(moi) Eglantine.

(la fille qui n'aime pas les " américains ") zero Killed.

(l'homme) Alors, ça tient la route, tout ça ?

(moi) non.

(le spectateur) pourquoi elle se suicide, Berthe ?

(sa voisine) c'est qui, Berthe ?

(le spectateur) la fille qui n'aime pas les " américains ".

(sa voisine) elle se suicide ?

(le vieillard) toutes les choses passeront, mais mes paroles ne passeront pas.

(une ouvreuse, à une autre) tu es restée jusqu'au bout, toi ?

(la petite fille) toutes ces choses… passeront,… mais mes paroles… ne… passeront pas…

(l'autre ouvreuse) non.

Mis en ligne par Jérôme à 9:26
Modifié le : dimanche 14 août 2005 19:26
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vendredi 04 mai 2001

::LE FABULEUX DESTIN D'AMELIE P.::

 

Sur Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain de J.P. Jeunet

11H47

-Allo ?
-Oui… Bonjour, j’aimerais parler à… Amélie, s’il vous plaît.
-Poussine ?
-Je ne sais pas… Je ne connais pas son nom, en fait…
-"Poussine" ça n’est pas son nom : c’est son surnom !!!
-Ah…
-Vous êtes son frère ?
-Moi ? Non, pas du tout !
-Ah… Vous avez exactement la même voix qu’elle !
-… Non, je l’ai rencontrée en faisant la queue pour aller voir 2001 Odyssée de l’espace, c’est tout… Et je voulais juste lui proposer d’aller au cinéma…
-Ah ! C’est vous, le Suaire de Turin ?
-Le quoi ? Ah… oui ! Elle vous en a parlé ?
-Elle nous a fait toute une théorie pas possible là-dessus ! On n’a rien compris !!!
-Ah… Désolé !
-Non, ça n’est pas grave. Elle, elle avait l’air très enthousiaste !
-Ah bon ?… Et, vous savez si je peux la voir ?
-Elle n’est pas là, là… Elle est au Cœur Immaculé de Marie.
-Au cœur immaculé de Marie ???
-Oui, elle ne vous a pas dit ?
-Non…
-Ah… C’est la librairie où elle travaille, rue Ernest Reboul.
-A Paris ?
-Oui, bien sûr… dans le 15ème.
-Ah bon… Et vous croyez que je peux y aller ?
-Bien sûr ! Depuis le temps qu’elle vous attend…

12h51

- Les Jean XXIII, je les mets où, Jocelyne ?
- Les Jean XXIII ? Dans la caisse !
- Sous la caisse ?
- Oui, c'est ça !
- Hmm... Excusez-moi...
- Ah ! pardon... Bonjour, je peux vous renseigner ?
-Oui... Voilà, en fait, j’aimerais parler à... Amélie, s’il vous plaît.
-Poussine ?
-Oui, c’est ça...
-Vous êtes son frère ?
-Non, pas du tout !
-Ah bon ? Vous avez un super air de famille, pourtant !
-... Non, nous nous sommes rencontrés en allant voir 2001 Odyssée de l’espace, en fait. Et je voulais juste lui proposer d’aller voir un film...
-Ah, c’est vous, le Suaire de Turin !
-Oui... Elle vous en a parlé ?
-Oui ! Elle avait toute une théorie la-dessus... Il faudrait que vous nous refassiez ça, parce qu’on n’a pas tout compris !!!
-Ah...
-Mais bon, elle avait l’air tellement enthousiaste que ça doit être passionnant !
-Et... elle n’est pas là ?
-Poussine ? Non, elle est allé déjeuner.
-Ah... elle va revenir ?
-Non, elle ne travaille pas le vendredi après-midi... Mais vous pouvez essayer d’aller la rejoindre à "la Mimolette".
-A la Mimolette ???
-Oui, c’est le restaurant de fromages où elle va déjeuner tous les vendredi avec ses amies, c’est à Montmartre, je crois...
-A Montmartre ?
-Jocelyne, "la Mimolette", c’est à Montmartre ?
-Oui... je crois bien, oui...
-Oui, dépêchez-vous, sinon vous allez la manquer... Et elle serait toute malheureuse !

13h38

-Bonjour, c’est pour déjeuner ?
-Euh... non, en fait je cherche une dénommée Amélie qui a l’habitude de venir déjeuner ici le vendredi, je crois...
-Poussine ?
-Oui, voilà...
-Je crois que je viens de la voir sortir, il y a deux minutes... Mais attendez, il y a ses amies qui sont là, suivez moi... Voilà...
- ...à "carré" ! Et la mère lui demande : "tu as mis combien de ‘r’ ?" Le petit lui dit : "Un seul..." Alors elle lui sort : "Ça, André, c’est un manque d’inattention ! Vraiment, je te dis, c’est un manque d’inattention !"
-Mesdemoiselles...
-Oui ?
-Ce monsieur cherche votre amie Poussine.
-Poussine ?
-Oui, voilà... Elle vient de partir, c’est ça ?
-Oui, ratée !!! Vous êtes son frère, c’est ça ?
-Non pas du tout, je...
-Mais non... c’est le type de 2001 ! C’est ça ?
-Euh oui, c’est ça, c’est...
-Ouaaaah ! Je suis trop forte, les filles !
-Eléonore, ce feeling !
-Vous avez vu ça ? Ça n’est pas du flair, ça ?
-Là tu nous épates, c’est clair...
-Alors c’est vous, le Suaire de Turin !
-Oui, c’est moi, désolé...
-Pourquoi ? Elle est géniale votre théorie, trop space !
-Ah, vous trouvez...
-Ah oui, c’est 2001 la théorie de l’espace !
-On est toutes dans votre secte, là !
-A fond la secte, même !
-Et Soleil Vert, alors, vous l’avez vu ? Poussine nous a dit qu’elle vous avait fait tout un pur dithyrambe !
-Soleil Vert ? Oui, bien sûr !...
-Ah ! J’espère que vous lui avez préparé une théorie super space, alors !
-Super space, oui !...
-Bon, elle nous racontera ça !!!
-Oui, mais pour ça il faudrait que je la trouve ! Elle... elle est partie, alors ?...
-Poussine ? Oui ! Envolée !!! Elle nous a dit qu’elle allait au cinéma, mais on pensait toutes qu’elle avait trooop rendez-vous avec vous !!!
-Avec moi ???
-Et oui... feeling, feeling !
-Sauf qu’apparemment, il y a eu un os quelque part !!!
-Elle vous a dit qu’elle allait dans quel cinéma ?
-Aux-z-Halles...
-Aux Halles ?
-Oui, elle va voir le Destin machin d’Amélie truc, là... Pour nous dire si ça vaut le coup...
-Ah, c’est justement le film que...
-Il paraît qu’il y a un super pastiche de Frédéric Mitterrand avec l’Adagio de Samuel Barber...
-Et on aime trooop Frédéric Mitterrand...
-Et l’Adagio de Samuel Barber...
-C’est justement le film que...
-" Amélie allant voir Amélie, c’était le signe que celle que tous appelaient "Poussine" allait enfin se retrouver elle-même, qu’enfin elle allait pouvoir donner un corps à son attente après toutes ses années passées à rêver d’un monde qui était trop le sien pour être aussi celui des autres ..." Pas mal, non ?
-Génial, Carolette ! On s’y croirait...
-Euh... s’il vous plait ?
-Qui me fait l’Adagio de Barber en sourdine ?
-Moi !!! Laaaaa, la, lali, lalali, lalali, lalali...
-Moins vite !!! Bon " Mais qui était-il, lui ?Qui était-il, le messager de vie, si net dans ses rêves mais si flou dès qu’elle ouvrait les yeux, et qu’elle avait cru apercevoir un mois avant dans une conversation à peine ébauchée, en faisant la queue pour une nouvelle séance solitaire, dans le noir d’une salle et devant le noir du ciel de cet Odyssée de l’espace qui ne semblait être là que pour flatter son goût immodéré d’une solitude angoissante et ..." Mince, " ... angoissante et ..."
-"... presque maladive. " Ça te va ?
-Génial, continues alors...
-Euh...
-Hmm... " Amélie allant voir Amélie pour se retrouver elle-même dans la rencontre improbable d’un amant d’un jour, d’un amant de parole, qui le premier avait su la sortir de ce mutisme pathologique qui la paralysait dès qu’un humain de l’autre sexe avait l’impudence de vouloir briser ce silence d’ivoire qu’était la tour imprenable dans laquelle elle s’était recluse, amant d’un jour qu’elle avait ainsi élu pour elle-même prince de ses contes, refuge de son avenir et éveilleur de tous ses mystères ..." Pouf ! Je n’en peux plus, là A toi Eléonore !
-Qui va faire la musique alors ?
-On te le fait en duo, tu vas voir !!!
-Hmm... " Sachant depuis toujours que leur odyssée spatiale ne pouvait être le point final d’une relation qui s’était toujours voulue éternelle, elle l’attendait dans l’assurance folle que seul un amour fou sait donner...
-Ouah ! C’est trop beau...
-Eléonore tu es trop forte, ça ne se fait pas !
-Euh...
-Attendez, les filles, je n’ai pas fini !!! " Il leur fallait pourtant braver la foule, les queues aux guichets et aux salles, l’immense anonymat des regards, pour que lui la retrouve, comme elle avait toujours su dans ses rêves qu’il la retrouverait, elle le voyant la première, se redressant d’un geste où pouvait s’exprimer tout son corps, lui l’apercevant alors, un geste de leurs mains, un dernier jeu de coudes entre les spectateurs, et cet instant que tous ceux qui ont un cœur connaissent et qui laisse loin les mots et les paroles derrière un sentiment qu’il est si facile de trahir, et si rare de connaître ..."

14h20

-Amélie ! Attendez... Pardon, pardon...
-Alors je lui dis au mec : " Ta mère elle est tellement laide que quand elle se maquille elle ferme les yeux !!! "
-Pardon...
-Oh ?
-Comme ça !
-Pardon... Pardon... Et voilà ! Il y a une place, en plus... C’est incroyable...
-Bonjour...
-Bonjour !
-Je mets toujours mon manteau à côté de moi, quand je vais au cinéma toute seule...
-Ah bon ?
-C’est pour faire croire que j’attends quelqu’un...
-Ah... Vous savez que j’ai cru que je n’arriverais jamais à vous retrouver !
-Vous saviez que j’étais là !!!
-Bien sûr ! Je vous cours après depuis ce matin 11h47 !!!
-Oh ? Il faut que vous me racontiez ça !
-Si vous voulez ! Donc ce matin...
-Chut !
-Qu’est-ce qui se passe ?
-Le film commence !

Mis en ligne par Jérôme à 9:42
Modifié le : dimanche 14 août 2005 19:18
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samedi 06 janvier 2001

::FORGET WHY::

sur Unbreakable de M. Night Shyamalan

- Ça y est !
- Quoi donc ?
- Mon article sur Unbreakable, je l'ai fini !
- Déjà ?
- Oui, pourquoi ?
- Tu l'as écrit super vite !
- J'écris toujours super vite. Tu le sais bien !
- Montre
- Tiens je t'écoute.
- A voix haute ?
- Bien sûr sinon je ne sais pas où tu en es !

"Forget Why...

Forest Gump raconte l'histoire d'un infirme qui passe toutes ses journées sur un banc à s'imaginer qu'il a pris part aux événements qui ont fait l'Histoire de son pays. Entend-il parler du Viet-Nam ? : il a été au Viet-Nam, et y a été le plus courageux de tous ! Entend-il parler du football américain ? : il a joué au football américain, et a été le meilleur de tous ! Voit-il sur la couverture d'un magasine un self-made-man de la pêche à la crevette qui lui ressemble ? : il a été ce self-made-man de la pêche à la crevette, et en a fondé l'entreprise dont il a entendu parler, dans le même magasine, quelques pages plus loin. Infirme abreuvé de magasines, inapte à tout et n'ayant plus recours qu'à ses rêves au point d'en faire sa seule réalité, Forest Gump n'est qu'un fanfaron du vide, un hâbleur dont la forfanterie ne trompe que lui-même.

Unbreakable raconte la même histoire. Celle d'un infirme qui passe sa jeunesse dans un lit d'hôpital à lire des comics. Comme Don Quichotte nourri de romans de chevalerie, et persuadé d'être appelé à devenir chevalier errant lui-même, l'infirme a envahi son imaginaire de super-héros de papier, au point de croire qu'ils existe des hommes appelés à devenir des super-héros eux-mêmes.

Il suffit que par pur concours de circonstance un drame ferroviaire voit un seul rescapé miraculeusement indemne, il suffit que cet homme, comme d'autres d'ailleurs, ait d'autre part une santé solide, pour que le paranoïaque se persuade qu'il a mis la main sur un super-héros en puissance. Et qu'il fasse tout pour persuader l'autre qu'il est ce super-héros en puissance.

Pourtant Bruce Willis est un piètre héros. Mou, inerte, tout aussi incapable de satisfaire son épouse que de trouver ailleurs sa satisfaction, il a la vague intuition du "bon type" et du "mauvais gars" que lui donne l'expérience monotone de son métier : vigile de stade de foot. Le voilà pourtant investi d'une force surhumaine et d'une mission, d'un jeu auquel il va finir par se prendre lui-même, car à tout prendre, le jeu vaut mieux que la grisaille qui l'entoure.

Dans l'escalade paranoïaque de l'infirme, il suffira alors d'une catastrophe pour qu'elle devienne "sa" catastrophe, puisque lui seul croit en déceler le sens : celui du seul moyen de localiser un super-héros. Dans l'escalade paranoïaque du héros, il suffira d'un justicier inconnu pour qu'il soit, à ses yeux et à ceux de son fils, ce justicier inconnu. Et l'infirme et le héros se serrent la main dans leur propre connivence : les deux laissés-pour-compte de la société, celui que la maladie rend inapte à l'action, et celui dont la carrière sportive s'est vu ruiner par un accident de voiture, prennent leur revanche contre leur handicap en donnant leur propre corps à leur fantasme, et en incarnant un "bien" et un "mal " de pacotille, un "méchant" et un "bon" de papier, un couple d'hommes d'actions aussi vide qu'une bulle de comic book.

Les super-héros sont les héros des enfants, de ceux qui n'ont pas pu ou pas voulu grandir, de tous ceux qui, dans le monde, se sentent inaptes à y agir. "

- Alors ?
- Attends Je ne vois absolument pas pourquoi ça s'appelle " Forget why "
- Ah C'est une réplique du film. Au moment où la mère du petit lui dit qu'elle lui a acheté un cadeau. Il lui demande pourquoi. Tu te souviens, elle lui répond "Forget why"... Tu ne t'en souviens pas ?
- Non
- Ça veut dire " Peu importe la raison "
- Et alors ?
- Alors j'ai trouvé ça génial, comme expression.
- Ah Je ne sais pas, je n'ai pas fait attention. Tu ne lis pas les sous-titres, toi ?
- Si, bien sûr !
- Et tu écoutes l'anglais quand même ?
- Non pas forcément
- Pourtant là, " Forget why ", c'est en anglais, ça n'était pas dans les sous-titres
- Non, bien sûr Mais je l'ai entendu, je ne sais pas pourquoi
- Et tu as trouvé ça génial ?
- Oui C'est comme la scène avec la baby-sitter, tu te souviens, je l'ai trouvée super !
- Ah oui, elle est marrante, c'est vrai !
- J'adore quand Michaela Carolle lui annonce qu'il est embauché comme si elle lui disait que le gars s'était simplement trompé de numéro de téléphone !
- Qui ?
- L'employeur de Bruce Willis ! Tu sais, son emploi à New York !
- Non, mais la fille, tu as dit qu'elle s'appelait comment ?
- La baby-sitter ? Michaela Carolle, je crois.
- Elle est connue ?
- Connue ? Pas du tout ! Pourquoi veux-tu qu'elle soit connue ?
- Comment tu sais son nom alors ?
- Je ne sais pas, j'ai dû le voir au générique
- Au générique tu as vu le nom de la baby-sitter, et tu t'en souviens ?
- Oui, sans doute : la preuve !
- Et de la musique qu'on entend pendant le vernissage de l'exposition, tu t'en souviens aussi ? br> - Oui je crois C'était un truc de Bach, non ? " Do si do la do si do sol " C'est une fugue, c'est ça ? Ça n'est pas la fugue en ut des Petits Préludes et Fuguettes ?
- Tu as vu ça au générique, là encore ?
- Non, on est parti avant ! C'est toujours à la fin qu'ils donnent le nom des morceaux
- Alors tu sais ça comment ?
- Je ne sais pas J'ai dû l'entendre une fois à la radio. Mais si ça se trouve, je me trompe complètement !
- Non tu ne trompes pas
- Comment tu sais ?
- Je l'ai joué, ce morceau. C'est l'un des premiers morceaux que j'ai joués en audition, c'est pour ça que je m'en souviens ! Et c'est bien la fugue en ut des Petits préludes et Fuguettes. Et encore, elle n'est même pas dans toutes les éditions.
- Tiens ! marrant. Tu vois, je ne m'étais pas trompé !
- Et tu ne trouves pas ça bizarre ?
- Quoi ?
- Que tu te souvienne de deux mots, du nom de l'actrice qui joue trois seconde un rôle de baby-sitter, et que tu aies retrouvé en deux secondes le nom du morceau parfaitement inconnu de Bach qu'on entendait à peine dans une des scènes
- Je ne sais pas Où est-ce que tu veux en venir ?
- Dans les comics, il n'y a pas un super-héros du genre " gars qui sais tout, qui comprend tout et qui se souviens de tout " ?
- Je ne sais pas. Je n'en ai jamais lu.
- Ah
- Pourquoi tu me demandes ça ?
- Pourquoi ?
- Oui !
- " Forget Why "

Mis en ligne par Jérôme à 10:01
Modifié le : dimanche 14 août 2005 19:36
Rubriques: Des flims déstructurés par Jérôme
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jeudi 14 décembre 2000

::DES ANGES::

Sur Charlie et ses drôles de Dames de Mc G

"Ne fréquentez que l'élite"
Edgar Varèse

Il y a des personnes à qui l'on peut passer tous les défauts parce qu'elles ont toutes les qualités.

Il y a des personnes très belles. Elles ont une manière de vous regarder : un regard d'aigle qui couve sa proie comme une mère, une douceur trompeuse qui laisse au bon moment s'échapper la décharge électrique, et qui vous marque, à l'épaule, pour toujours. Elles peuvent être incapables de deviner qui est le coupable quand elles regardent un Colombo, incapables de monter un étage avec leurs courses à la main sans souffler ensuite sur le sofa pendant dix minutes, peu importe : elles sont parfaitement belles, même dans leur sottise, et même dans leur fatigue.

Il y a des personnes qui sont très fortes. Elles vous emmènent sur les pistes noires comme si elles allaient voir un film, pour le plaisir de frissonner, tranquillement assises sur leurs skis. Elles vous montrent du doigt la destination, tout en bas derrière les champs de bosses, et vous disent au revoir d'un sourire complice. Quand vous arrivez enfin, mort, elles sont assises sur leurs bâtons posés en travers des skis plantés dans la neige, en train de bronzer au soleil. Elles peuvent confondre Johann et Richard Strauss, et décevoir l'œil dès qu'elles n'ont plus ni lunettes de soleil, ni bonnet, ni baume sur les lèvres, ni bronzage, peu importe : elles ont la stature inépuisable de l'athlète, qui rachète la maladresse du profil et la faiblesse des cellules grises.

Il y a des personnes qui sont très intelligentes. Elles disent toujours les mots que vous vouliez entendre, que vous auriez voulu avoir dit sans avoir su le faire ; toujours le bon exemple quand vous ne comprenez pas, et toujours cette manière de ruiner ce qu'elles viennent de dire, et qui vous avait évidemment convaincu, pour le plaisir de vous montrer qu'elles sont toujours plus intelligentes qu'elles-mêmes. Elles peuvent porter des verres épais, gentiment cerclés de métal, et perdre leur regard dès qu'elles les enlèvent ; elles peuvent préférer rester assises des heures à lire ou à parler plutôt que de courir en jogging rose entre les arbres, peu importe : elles brillent de tous les pores de leur front, et leurs lèvres entr'ouvertes quand elles dorment n'ont besoin ni d'être belles ni d'être fortes.

Mais il y a des personnes qui ont tout pour elles, qui possèdent tous les avantages plastiques, physiques et intellectuels, et qui dardent leur sourire d'un muscle d'intelligence. C'est à elles que tout est permis.

L'angélique trinité de Charlie a tout pour elle : chacune de ses trois personnes est la plus belle, la plus forte et la plus intelligente. Et comme toutes les trois ont tout pour elles, bien sûr, elles peuvent tout se permettre, et elles en profitent.

Parce qu'elles sont plastiquement irréprochables, elles peuvent se permettre d'être aussi laides qu'elles le veulent : ridicules sous leurs couettes tyrolo-bavaroises, leurs kimono homéopathique ou leur voiles de salomés blondes et bridées. Qu'elles soient dans leurs salopettes américano-américaines ou sur une mobilette de collégien, elles n'en sont que plus belles lorsque, dans l'effet kitsch d'un coup de cheveux ou dans le moulant d'une combinaison de plongée, elles rafraîchissent nos mémoires en confirmant qu'elles auront toujours, en matière de plastique, le dernier mot.

Parce qu'elles sont physiquement inépuisables, elles peuvent se permettre toutes les défaillances qu'elles veulent : se prendre un bord de porte en plein front en rentrant leur courrier, ne pas pouvoir se retenir cinq minutes d'une envie pressante, jusqu'à en quitter une piste de danse, en tomber d'une table de kitchenette, ou s'en prendre les pieds dans les fils du caméraman ; ne pas supporter l'indélicat chatouillis du vibreur de son portable Peu importe : il restera toujours ce fuseau blanc moulant les athlétiques galipettes, cette manière arachnéenne de se coller au plafond pour éviter la mitraille, et ce combat, jambes tendues et poings liés sur une chaise, pour nous rappeler que n'est pas Hercule qui veut.

Enfin, parce qu'elles sont intellectuellement sans faille, elles peuvent se compromettre dans les plus absurdes sottises : révéler le nœud de l'intrigue dès le début du film, s'envoyer des brownies à la figure, mettre leur faux iris de travers, s'enticher d'un conducteur de barque de pêche ou d'un serveur de cocktails huppés, ou se pousser dans l'eau, sur la plage, pour le simple plaisir de s'éclabousser. Il n'empêche : c'est grâce à elles et à leur connaissances nautiques, informatiques et ornithologiques que nous pouvons encore téléphoner sans nous faire moucharder

Il y a donc une morale aux drôles d'anges de Charlie, c'est que pour avoir parfaitement le droit d'être laid, il faut être parfaitement beau ; que pour avoir parfaitement le droit d'avoir des faiblesses, il faut être parfaitement fort ; et que pour avoir parfaitement le droit d'être sot, il faut être parfaitement intelligent.

Mis en ligne par Jérôme à 12:13
Modifié le : dimanche 14 août 2005 19:25
Rubriques: Des flims déstructurés par Jérôme
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jeudi 21 septembre 2000

::NON IN SOLO PANE VIVIT HOMO ::

Sur la Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese

Et le tentateur, s'approchant, lui dit :
" Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres se changent en pain. "
Mais Jésus répliqua :
" Il est écrit : l'homme ne vit pas seulement de pain,
mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. "

Je n'ai jamais vu de film de Martin Scorsese. De lui, je sais juste ce qu'en dit Jacques Lourcelles dans son Dictionnaire du cinéma au sujet de the Color of Money, où je lis cette phrase assez spectaculaire : " Les personnages féminins sont à la fois envahissants et inexistants ", qu'il faudrait mettre en exergue à tous les mois de juillet et d'août...

Il y a quelque temps est passé à la télévision, il paraît, la Dernière Tentation du Christ. Un ami qui avait découvert le film à cette occasion m'avait demandé de le visionner pour que nous en discutions. Je l'ai donc loué dans mon vidéo-club et, un soir que j'étais seul, enfin, je l'ai regardé - en cachette...

Ayant fréquenté de très près ceux (et celles) qui participèrent à l'incendie du cinéma de la fontaine St-Michel, j'étais resté dans l'idée qu'il s'agissait d'un film sottement provocateur et inutilement blasphématoire. D'autre part, des échos de cinéphiles très favorables à l'&oeliguvre de Scorsese m'avaient laissé entendre qu'il s'agissait, mal gré qu'on en ait, d'un de ses plus mauvais films, et d'un très mauvais film tout court.

Je m'attendais donc au pire. Et j'ai effectivement trouvé deux choses particulièrement insupportables : premièrement le doublage en français, qui est proprement exécrable, avec des voix niaises qui semblent découvrir leur texte après l'avoir lu. Deuxièmement la musique de Peter Gabriel, nasillardant les sucreries pseudo-orientales d'une sous-world-music à en faire préférer John Williams...

Mais la provocation, le blasphème, l'ennui, la médiocrité, l'incohérence, quoiqu'ayant bien cherché, je ne les ai pas trouvés. Ce que j'ai trouvé, c'est le regard sans pareil - et le sourire - d'une petite diablesse, trop belle pour être vraie, de cette démonesse toute bouclée qui est notre démonesse, notre première et notre dernière tentation.



Car la Dernière Tentation du Christ ne raconte pas - bien sûr - l'histoire de Jésus. D'ailleurs le titre du roman de Nikos Kazantzaki, en grec comme dans les premières éditions françaises, est bien la Dernière Tentation et non la Dernière Tentation du Christ. De qui est-ce donc l'histoire, alors, si ce n'est pas celle de Jésus ? Tout simplement, comme le dit la préface du roman, celle de celui qui écrit le livre. Et donc - peut-être - celle aussi de celui qui le lit.

la Dernière Tentation m'est donc apparu comme l'histoire d'un homme qui "veut" être Jésus, qui veut reconduire en lui-même l'histoire du Christ, et parvenir au sacrifice du Calvaire en parfaite identité avec le Fils de Dieu. Il abandonne alors ses amours d'enfant avec Madeleine et la laisse se consoler, perdue, dans les bras de tous ceux qui veulent profiter de sa tristesse. Il néglige aussi la passion politique des Zélottes et leurs ambitions de pouvoir contre l'envahisseur et se laisse manipuler, abandonné, par ceux qui profitent de la faiblesse de son peuple. Et il se lance sur le chemin de l'exigence envers soi-même, et de la tolérance envers autrui.

Mais il y a bien sûr un problème : l'homme qui veut "être" Jésus n'est pas Dieu. Du coup, il n'est jamais très sûr que cette idée de vouloir revivre la vie du Christ soit une idée juste. Il doute donc sans cesse d'avoir choisi là un bon chemin. N'aurait-il pas mieux fait de se marier comme tout le monde, et d'appuyer le parti politique qui défend ses intérêts ?

Dieu l'aide pourtant. Il lui fait accomplir les miracles que Jésus a accomplis : l'eau se change en vin, Lazare résuscite. Mais quel intérêt ? Là n'est pas ce qui compte dans la vie du Christ. Car ce qui compte, c'est de réformer par ses discours la vie de ceux qui l'entourent, de leur apprendre la compassion et la miséricorde, et de justifier ses paroles en sacrifiant sa vie sur la Croix.

L'homme qui veut être Jésus bataille donc pour les autres et contre lui-même jusqu'au Calvaire. Il a résisté sans trop de mal aux petites tentations. Il n'a pas possédé Madeleine ; il n'a pas livré Jérusalem aux mains des Zélottes pour assouvir un désir de conquête... Mais parvenu sur la croix du Christ, lui vient une ultime tentation - l'ultime tentation - celle de jouir de son triomphe ici-bas.

Et, dans son délire, le voilà récompensé sur terre de sa vertu et de sa ténacité : Dieu lui offre une épouse (même deux, et une maîtresse de surcroit, pour remplacer l'épouse absente...), des enfants, un "home" douillet entouré de verdure, et un joli ange gardien (magnifiquement interprété dans le film par Juliette Caton). Et voilà Jésus vieux et repu de bonheur, faisant (presque) sautiller ses petits-enfants sur ses genoux.

Or quoi ? Ce bonheur est-il à la hauteur du sacrifice qu'il s'était imposé à lui-même ? Sûrement pas. Quand saint Paul lui parle du Christ, il reconnaît l'évidence : le Christ des Evangiles n'a rien à voir avec lui. Il n'a pas de petits-enfants aux frimousses joyeuses, ni ange gardien aux sensuelles bouclettes...

Alors le chrétien comprend qu'il n'a pas sû être Jésus complètement. Non parce qu'il a douté. Non-même parce qu'il a (éventuellement) péché. Mais parce qu'il n'a pas accepté le Sacrifice de la Croix jusqu'au bout. Il n'a pas cherché d'abord le bonheur dans l'Autre Monde, pour en recevoir ici-bas le surcroit.

Désespère-t-il ? Non. Il a appris du Jésus des Evangiles que Dieu était compatissant et miséricordieux. Alors, les bras en croix, il reprend le chemin du Calvaire, et Dieu l'accueille, comme son fils, dans l'accomplissement de son ultime sacrifice.

Mis en ligne par Jérôme à 8:29
Modifié le : dimanche 14 août 2005 19:35
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vendredi 11 août 2000

::O AMORES::

Sur "La Bostella" d'Amélie Cui-cui

Je déteste Gérard Philippe (surtout dans la Ronde de Max Ophüls). Je me suis rarement autant ennuyé qu'en regardant (deux fois !) le Rocky Horror Picture Show. Je n'ai vu ni Mes meilleurs copains, ni l'Homme tranquille dont, avant de lire l'article sur la Bastello de ma copinpinaute Cui-cui, je ne soupçonnais pas l'existence. Et je me suis toujours refusé par principe (j'adore les principes) d'aller voir un film de Woody Allen.

Mais il a plu fort à Paris ces temps-ci. Du coup avec des amis, l'autre jour, nous avons décidé d'aller au cinéma. Nous arrivions devant la quinzaine d'affiches du Cinécité des Halles lorsque soudain, n'en croyant pas mes yeux, je localise droit devant moi l'affiche de la Botsella !

- Eh, les amis !
- Quoi ?
- Vous n'avez pas envie d'aller voir la Bollesta ?
- La quoi ?
- La Boltessa, là : vous ne voyez pas l'affiche ?
- Ah... C'est quoi ce truc ?
- Je ne sais pas, il paraît que c'est rigolo !
- Rigolo...
- Disons... que c'est drôle, quoi...

Ils me regardent avec un drôle d'air. En fait j'ai l'impression qu'ils veulent aller voir Sexe attitudes, mais qu'aucun n'ose le proposer en premier...

- Camille... Tu ne veux pas venir voir ça avec moi ?
- Je ne sais pas... Où est-ce que tu en as entendu parler ?
- Sur mon site internet préféré ! Dans un joli article plein d'enthousiasme.
- C'est quoi ce site ?
- Pinpin...

Elle fait une drôle de moue.

- Pinpin ? Et... qui est-ce qui écrit dedans ?
- Des gens... celle qui a écrit l'article sur la Stobella, elle s'appelle Cui-cui...

Elle refait sa moue, mais encore plus moue...

- Cuicui ?...
- Allez... Viens !

A côté ils font déjà la queue aux caisses. Ils nous font des grands signes.

- Nous on va voir Sexe attitudes, vous venez ?

Camille les rejoint. Je la regarde partir.

- Je ne vais pas y aller tout seul...

J'arrive dans ma salle, la salle 15 : personne. Je me dis que ça va peut-être être la première fois de ma vie que je vais voir un film parfaitement seul dans une salle à Paris ! Mais non... Pendant qu'une gentille asiatique se faisait photocopier l'arrière-train en voulant chaparder quelques innocents Mi-ka-do, quelqu'un est entré, et est allé s'asseoir tout au fond, sans doute au dernier rang. Dommage... Mais bon, il n'est pas resté jusqu'au bout : je l'ai vu partir d'un coup pendant la scène des escargots.

- Et ta Bastella, alors, c'était bien ?
- Génial ! Tu aurais vraiment dû venir !

Camille habite sur le toit d'un immeuble, près de l'avenue de la Grande Armée, une grande pièce sans cloison qui donne sur une terrasse entourrée d'arbustes. Au milieu de la terrasse il y a une jolie piscine qu'elle éclaire la nuit. En ce moment il fait un peu froid dehors, mais l'eau est toute chaude...

- Et puis... tu sais qui jouait dedans ?
- Non...

Camille lache l'échelle et se laisse glisser dans l'eau.

- Qui jouait dedans, alors ?...
- Sonia...
- Sonia ?
- Sonia Mankai !

Elle me regarde.

- Sonia Mankai ?!
- Oui : dans le film elle s'appelle Karima. Elle a un rôle génial : c'est celle qui vient faire les lits et la cuisine...
- Mince... Elle m'avait dit qu'elle avait fait un tournage dans le sud, et... elle m'avait fait promettre d'aller voir le film.
- Pourquoi tu n'es pas venue, alors, l'autre jour ?
- Je n'ai pas fait le rapprochement...

Elle plonge sous l'eau et ressort en ramenant ses cheveux en arrière.

- J'avais complètement oublié le titre !...
- La Bostella ? Ça ne s'oublie pourtant pas !

Nous sortons. Camille éteind les spots de la piscine et referme la baie vitrée derrière nous.

- Ça caille, dehors... il est pourri cet été 2000 !

Je m'assois sur son étrange canapé mou.

- Tu veux que je te donne un truc pour savoir immédiatement si quelqu'un a vu la Blosetta ou non ?
- Vas-y...
- Tu lui dit "Zitrac".
- "Zitrac" ?
- Oui. Et s'il est mort de rire, c'est qu'il l'a vu.
- Pourquoi... ça veut dire quoi ?
- Attends... tu ne connais pas "Zitrac" ? Le grand "Zitrac" ?
- Non...
- "Zitrac", voyons... réfléchis !
- Je ne sais pas qui c'est, ton "Zitrac"... Dis-moi !
- Alors tu connais Sonia Mankai et... et tu ne connais pas "Zitrac" ? Je rêve !
- Bon... ça va... dis-moi qui c'est, c'est tout.
- "Zitrac" ? Un abruti à la mine renfrognée qui en plus est dur d'oreille...

Elle me regarde d'un air bizarre...

- Mais tu peux lui dire "Yannick Noah", aussi, ou "Jean-Paul Belmondo"...
- Je ne suis pas sûre de très bien te suivre...
- Tiens, justement, en disant ça, tu lui a ressemblé vachement...
- A qui ?
- A... Jean-Paul Belmondo. A Yannick Noah aussi, d'ailleurs... Avec une pancarte autour du cou, on s'y méprendrait...
- Tu es sûr que ça va ?...
- Oui... Enfin... Non, ça ne va pas en fait... Toi tu es parfaite, mais c'est moi : ça ne va pas du tout. Pas du tout. Mais tu vas comprendre : c'est à cause de Tchiko...
- A cause de quoi ?
- Tchiko : Il... Il nous a lâché pour Momo. Tu comprends... Tchiko nous a lâché pour Momo : il a signé, ça y est, c'est fait !... Tchiko !!! Pour Momo !!! Tu sais qui c'est, Tchiko, au moins ?
- Non...
- Bien ! Tu t'améliores, papa !...
- Attends... Tu joues à quoi, là, au juste ?
- Moi ? A rien du tout... Mais tiens, à propos, tu n'aurais pas quatre escargots ?
- Quatre escargots ?
- Pour faire une course.
- Une course d'escargots ?
- On ne t'a jamais fait de courses d'escargots ?
- Euh... non, excuse-moi, je ne crois pas...
- C'est tout simple, pourtant : tu t'allonges, on te met une feuille de laitue sur le nombril, tu écartes bien les bras et les jambes, on te met les escargots sur les mains et sur les pieds et... en avant les paris !
- Ahhh... C'est répugnant ton truc !...
- C'est marrant, au contraire ! Tiens, en parlant de trucs marrants : tu connais celle du juif et du nègre qui croisent une division de la Waffen-SS ? elle est à uriner de rire !
- Arrête, là... Qu'est-ce qui te prend ?
- Si tu ne la connais pas, tu peux me le dire sans problème, tu sais...
- Je ne la connais pas, mais je m'en fous complètement, tu vois... Je ne supporte pas ce genre de trucs, tu le sais très bien... et je croyais que toi non plus, d'ailleurs...
- O.K. ! Moi non plus, je ne la connais pas... Ça va, tu es contente ? C'est bon ? Je ne la connais pas, mais... je devine juste qu'elle doit vraiment bien finir !...

Elle se lève.

- Ça te fait rire ? Franchement ça te fait rire ? Il t'arrive quoi, là ? Je ne comprends pas...
- Je comprends que tu ne comprennes pas, Camille... Je comprends très bien. Je veux dire... Toi tu as une piscine avec de l'eau dedans, tu... ton portable marche si tu l'allumes, tu... tu ne joues pas à la pêche à la ligne dans le coffre de ta voiture, tu... tu n'as pas acheté ton canapé en soldes, et... Tiens, à propos, je peux le lécher, ton canapé pour voir le goût qu'il a ?
- Bon, tu cherches quoi, là ?...
- Moi, rien... je te demande si je peux lécher ton canapé, c'est tout...
- C'est quoi cette histoire, tu es débile ou quoi ?
- Je ne suis pas débile, là... je veux lécher ton canapé, c'est tout.
- Bon, arrêtes !... C'est lourd maintenant...
- C'est toi qui es lourde avec tes gros... je veux dire, avec tes gros seins, là...
- Oh !... ça y est, oui ? Tu es chez moi je te rappelle...
- Avec tes gros gros seins, là, comme ça...
- Arrête maintenant, compris ? Arrête !...
- Eh bien, tu... tu as quand même passé l'âge de sucer des Chupa Chups, quoi !... Avec des seins pareils... C'est vrai !...
- Bon allez, dégage, j'en ai marre... Dégage !
- C'est vrai, quoi... je te demande juste de lécher ton canapé, je te demande pas...
- Dégage, je te dis... Tu as compris ?

Je me lève.

- Non, j'ai pas compris ! Excuse-moi j'ai pas bien entendu !
- DEGAGE, je te dis ! Tu comprends le français, oui ? DEGAGE !
- OH ! Du calme, la grosse poufiasse !... Si t'as des problèmes d'hormones, va voir ton vétérinaire-mamilloplaste !...

Camille s'effondre dans son fauteuil, les mains sur le visage. Je me rassois. Je regarde par la baie vitrée. Il doit être minuit juste. La Tour Eiffel scintille en tournant son phare gigantesque.

- Camille ?...

Je regarde la table basse sur laquelle elle avait préparé deux petites coupelles pour que l'on grignotte après le bain.

- Camille...

Elle ne bouge pas. Je l'entends qui renifle.

- Eh, Camille ! Ohé, Choupine ?... Arrête de pleurer !

Elle se lève quand j'approche et part contre la baie vitrée.

- Tu devrais me remercier, au lieu de faire la tête...
- Dégage, sale con...
- Eh, c'est fini, le film ! Tu n'entends pas la chanson : " O Amores ! ", c'est le générique de fin !
- Ta gueule.

Elle appuie son front sur la vitre. Je retourne m'asseoir. Je regarde les coupelles.

- Je viens de te faire économiser 37 Francs tarif réduit... Avec une représentation en privé de la Boseltas en Home Theatre : toute seule dans la salle !... Tu as de la chance... Même moi je n'étais pas tout seul, la semaine dernière...

Elle se retourne.

- Avoue que tu y as accroché, au film. Et encore, je n'ai cassé ni les verres, ni la tablette de ton lavabo bleu... Je n'ai pas fait de construction Merz avec tout le contenu de ton frigidaire... Et je ne t'ai pas chanté la chanson de la semaine des quatre levrettes... Camille !...

Elle me regarde.

- Comme ça on l'aura un peu vu ensemble, non, ce chef-d'œuvre... Ça fera des souvenirs...

Je la regarde. Elle s'essuie les joues avec le dos de la main.

- Tu pourras dire à Sonia que tu as trouvé ça... super drôle. Très fin, très... délicat.

Je prends une des coupelles et lui apporte.

- Tiens...

Elle me regarde.

- Très rigolo, quoi... Je veux dire, quand ce sont les acteurs entre eux, quand c'est un film sur un écran, ça faire rire, je t'assure... Je suis sûr qu'on aurait bien ri si on était allé le voir ensemble... Tu n'en prends pas ?

Elle pioche un petit toast.

- Merci...
- Ils ont l'air super bons, en plus !...

Nous retournons nous asseoir.

- C'est sûr que rater la préparation de son émission, avoir un locataire fasco-dépressif, se laisser embobiner par l'élu local, et surtout, être incapable d'arriver à faire rire, c'est rigolo...

Elle met le toast dans sa bouche.

- Surtout bouziller une ambiance... Avoir tout ce qui faut pour être heureux et parvenir à ce que plus personne ne se supporte... Tu vois ce que je veux dire ?... C'est super drôle, non... Je peux ?

- Bien sûr...

Je pioche un toast.

- C'est super drôle. Mais... ça finit bien, en fait.
- Ah...
- Tu veux que je raconte la fin ?

Elle hausse les épaules.

- Bon... Je te la raconte : à la fin elle le rejoint sur son canapé mou avec un grand sourire. Et lui, tu sais ce qu'il fait ?

Elle hoche la tête pour dire "non".

- Il met la main devant l'objectif de la caméra pour que personne ne sache comment ça finit...

Elle sourit.

- Mais tout le monde le sait, en fait !

Elle baisse les yeux.

- Tout le monde le sait.

Mis en ligne par Jérôme à 8:29
Modifié le : dimanche 14 août 2005 21:00
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dimanche 14 mai 2000

::REVOIR JFK::

Sur JFK d'Oliver Stone

JFK est un film qu'il faut absolument revoir. D'abord parce que revoir le film fait partie du film. La première impression qu'il laisse, lorsqu'on l'a vu une première fois, c'est qu'on l'a déjà vu plusieurs fois, parce qu'on y revoit sans cesse la même chose, sans cesse les mêmes images, sans cesse différentes, de cette voiture, de ces fenêtres, de ces pigeons qui s'envolent au premier coup de feu.

Il y a dans JFK une esthétique du feston. On avance, on revient sur ce qu'on a dit, on avance un peu plus, on revient de nouveau, et l'on progresse ainsi : ce qui n'était qu'un homme au sol devient l'épileptique qui attire l'attention de la police et qui disparaîtra ensuite, sans laisser de trace. Ceux qui étaient des vagabonds sortant d'un train de marchandise deviennent des tueurs potentiels, puis "les" tueurs.

Pourtant, même si JFK se répète sans cesse et procède si lentement, il n'en reste pas moins non-vu à la fin de la première vision. Qui étaient - déjà - ces deux vieux qui se battent au début, dans un bureau. Que dit Garrison au milieu de ce carrefour, de ces immeubles qu'il désigne l'un après l'autre, au sujet de Oswald et de Cuba. Qui était cet homme que Garrison rencontre à Washington, au moment où le DVD qu'on avait loué étant rayé, sautait systématiquement un morceau de leur conversation. Quel était, du coup, cette histoire de décalage horaire en Australie. Et qui est, surtout, l'auteur du telex qui annonce l'attentat la veille du voyage à Dallas.

Le but de ces répétitions, ça n'est pas de rendre tout clair aux yeux du spectateur. Ces images qui se télescopent, qui changent perpétuellement de brillance, de teinte, d'angle et de forme, comme les paperolles interminables d'un dossier de justice : tout reste à reprendre, pas à pas, à reconstituer comme une journée très ancienne qui s'effiloche en bribes. Car le spectateur, dans JFK, n'est pas face à son écran 16/9, dans une chambre de bonne aménagée en Home Theatre avec une coupe de poire glacée et de chocolat fondant qu'il a montée avec ses amis de leur appartement du troisième étage. Il est dans la voiture de Kennedy - criblé d'image comme le président est criblé de balles.

Tout ce que le spectateur comprend, dans JFK, c'est ce qu'il ne comprend pas. Que l'on ait pu faire croire l'incroyable. Aussi vite. Aussi facilement. Et que l'on ne puisse pas comprendre qui voulait quoi. Et qui pensait quoi. De la guerre et de Cuba. Et qui servait qui contre qui et contre quoi. Oswald à Moscou. Oswald au milieu des vagabonds cubains. Oswald envoyant un telex pour prévenir le gouvernement. Oswald devant le téléphone muet.

Les spectateurs qui aiment les romans policiers n'aiment pas JFK. Car l'intrigue dans JFK n'a pas été imaginée par le scénariste. Elle ne prévoit pas qu'à la fin l'agent secret mette la main sur "le" coupable, que tout revienne dans l'ordre, et qu'il reparte vers une nouvelle aventure. L'intrigue n'est qu'une bribe complexe d'une totalité plus complexe encore et qui s'appelle le monde où nous vivons.

Et pan!

Il y a quelque chose que j'aime dans le personnage d'Oswald. C'est lorsque cet homme de façade, ce petit agent double, celui qui a su aussi bien prêcher le pour et le contre, sourire à droite et à gauche du même rictus faussement fanatique, celui-là qui se doutait qu'en face de lui, toujours, pouvait de trouver une autre façade, un autre agent double, laissant faussement dévoiler de faux secrets, lorsque celui-là comprend que ceux qui l'emploient, le seul point d'appui solide, le seul repère fixe dans l'embrouillamini de ses actes, que ce point d'appui, lui aussi, n'était qu'une façade et se jouait de lui comme lui de ceux dans les mensonges desquels il s'infiltrait : le téléphone ne sonne pas. Le telex a été détruit. Il est complètement impliqué dans l'affaire. Il est perdu.

La thèse de JFK n'est pas la thèse de Garrison. Car Garrison est ridicule dans sa plaidoirie et en plus, il échoue. Or le film, lui, n'est jamais ridicule et réalise parfaitement son but. Il montre que pour la mort de Kennedy - évidemment - il n'y a jamais eu de complot. Les conspirations et les complots sont les fantasmes préférés de ceux qui ont peur et qui cherchent, à tout prix, à se rassurer. Il n'y a pas de complots. Il n'y a pas de conspirations. Il n'y a pas un gouvernement qui décide de tuer son président pour conserver les bénéfices d'une économie de guerre. Il y a bien pire que ça. Il y a une complexité qui s'embrouille et que personne ne maîtrise. Une machine de faux pouvoirs qui échappe à tous et qui suit son cours chaotique sans que personne ne sache qui la meut car personne ne la meut. Il y a pire qu'un gouvernement qui complote. Il y a un gouvernement qui se laisse prendre dans le tournoiement d'une machine infernale jusqu'à ce qu'elle explose d'elle même sans plus personne - vraiment - qui la commande. Ce que l'homme de Washington vient raconter à Garrison, c'est une belle histoire, de celles qu'aiment les spectateurs de films policiers, et qui puisse encore plus éloigner Garrison de la vérité qu'il recherche.

D'ailleurs JFK ne raconte pas la plaidoirie de Garrison. Ce que raconte JFK, c'est le cauchemar de Kennedy dans la limousine de Dallas, sous le chaos des coups de feu. Cet emballement d'images où il se demande d'abord " qui me vise " puis sent qu'un monde entier le vise et cherche - un instant - à s'expliquer l'inexplicable en pensant forcément que tout vient de ceux qui lui sont le plus proche. Et ce cauchemar est un rêve, le vieux rêve qu'il y a bien une raison, un coupable, et qu'un homme se lèvera pour le confondre. Mais au moment où son cerveau s'échappe dans une étincelle, il comprend qu'il n'y a pas d'autres coupables - toujours - que soi-même. Et le film s'arrête.

samedi 15 avril 2000

::OVER THE RAINBOW::

Sur Girl, interrupted de James Mangold

Un jour (l'autre jour) quelqu'un m'a demandé quelle était mon actrice préférée. Je me suis souvenu alors qu'au début, mon actrice préférée, c'était Gunnel Lindblom. Je ne l'avais vue pourtant que dans un seul film, le Septième Sceau d'Igmar Bergman, film dans lequel elle n'ouvre pas la bouche, sauf pour dire à la fin : " Det är fullbordat ", c'est-à-dire : " Tout est accompli ". Mais cela avait largement suffi pour en faire mon actrice préférée. Je ne l'ai revue ensuite que dans la Source, le plus beau film - et donc le meilleur - de Bergman.

Et puis j'ai vu la "trilogie marseillaise", et mon actrice préférée est devenue Orane Demazis. En Fanny d'abord, dans Marius, lorsqu'elle fait partir Pierre Fresnay en attendant qu'il reste. Dans le Schpountz ensuite, avec sa voix lorsqu'elle éclaire Fernandel sur la grandeur du métier qu'il fait ; puis Angèle, lorsqu'elle éclaire le même Fernandel sur la bassesse du métier qu'elle fait ; et Regain, surtout Regain, parce que c'est peut être le plus beau film que j'ai vu. L'autre jour j'ai revu Orane Demazis, dans le Fantôme de la liberté de Bunuel, piètre pochade. Elle y apparaissait, méconnaissable, au détour d'une scène grotesque de pianiste à demi nue, où seule sa voix - un reste de voix - la faisait reconnaître.

Et puis un samedi après-midi, à Brest, j'ai vu le Magicien d'Oz. Alors mon actrice préférée, ça a immédiatement été Judy Garland. Dans le Magicien d'Oz lorsqu'elle chante - pour la première fois - Over the rainbow ; dans le Chant du Missouri lorsqu'elle chante, pleine d'entrain, le Trolley song (comme dans le disque de la bande-son que j'ai trouvée chez un disquaire de San Francisco, près de la Lombard Street) ; dans Ziegfeld Follies où elle fait l'éloge invraisemblable de l'inventeuse de l'épingle à nourrice, sous les alleluia charismatiques des journalistes ; dans la Pluie qui chante où elle fait la vaisselle, enceinte de Liza - je crois - et entourée d'un cauchemar d'assiettes ; dans le Pirate lorsque, en pleine hypnose, elle se rêve enlevée par l'abominable Macoco ; dans Parade de printemps, lorsqu'elle chante ses calembours sur son enfance dans le Michigan... Mais surtout dans Une étoile est née, lorsque j'imaginais que James Mason, c'était Judy Garland et que Judy Garland, c'était moi. Et dans Un enfant attend, où elle ne chante plus, mais essaye de faire chanter les enfants de l'asile où elle est - en vrai - venue se soigner elle-même. Et puis, bien après sa mort, Judy Garland, c'est encore Keith Jarret, lorsqu'après ses improvisations de la Scala, il joue, en bis - pour la dernière fois - Over the rainbow.

C'est alors que, de comédies musicales en comédies musicales, j'ai vu Gigi. Et Gigi, c'est Leslie Caron. La Leslie Caron d'Un américain à Paris, et de Daddy long legs. Un jour, en Californie, j'ai demandé à un américain s'il aimait Leslie Caron. Il m'a répondu : " Qui ? "... Plus tard, à San Francisco, dans une boutique qui donne sur Union Square, j'ai acheté Gigi, le film aux dix oscars, mon film préféré, celui duquel la M.G.M. était tellement fière qu'elle répondit un temps au standard : " M. Gigi M., bonjour ! ", et qu'aujourd'hui plus personne ne connaît. La fille à la caisse m'a demandé, en riant, si c'était pour moi. Je lui ai dit que oui, que c'était mon film préféré, et qu'il fallait absolument qu'elle le voie. Elle m'a répondu qu'elle n'aimait pas trop les musicals. J'ai dû sembler horriblement déçu. Elle a regardé la cassette et m'a dit : " Vous me la prêtez ? Je vous la rend demain... " C'est Leslie Caron, dans Un américain à Paris, qui danse sur les quais de Seine avec Gene Kelly, dans un pas-de-deux presque plus beau que celui que danse Gene Kelly avec le voile blanc de Cyd Charrisse dans Chantons sous la pluie, aussi beau que celui qu'ils dansent encore au milieu des bruyères de Brigadoon, et presque aussi beau que celui que Cyd Charrisse danse avec Fred Astaire dans Tous en scène, qui, lui, est le plus beau pas-de-deux du cinéma, comme le finale d'Un américain à Paris est le plus beau ballet du cinéma. Je ne sais pas combien de fois la fille de la caisse avait regardé Gigi, mais le lendemain, lorsque nous avons grignoté sur le Fisherman's Wharf, elle le connaissait par c&oeligur. Vraiment par c&oeligur.

Mais un jour - depuis - je me suis dit qu'une actrice préférée, il fallait qu'elle soit jeune, qu'elle ait votre âge, un peu plus jeune même, pour qu'on puisse rêver qu'un jour elle vous croise, et qu'elle abandonne tout pour vous. Alors j'ai vu Natasha Henstridge, dans les deux Mutantes où Giger l'avait superbement aliénisée, papillon de rêve sorti de sa chrysalide et rêvant devant une vitrine de robes de mariée - autres cocons -, jusqu'à en acheter une, pour le simple plaisir de se promener avec dans toutes les rues. Evidemment, Natasha Henstridge est très belle, mais je crois que la créature de Giger était plus belle encore. Alors j'ai vu Liv Tyler, mâchant négligemment son chewing-gum dans quelques secondes de l'U-turn d'Oliver Stone. Quelque chose - soudain (enfin !) - de magique. Mais je l'ai revue dans un film grotesque, entourée d'acteurs grotesques, dans une salle grotesque, avec un public grotesque, et je me suis dit que ça ne pouvait pas être mon actrice préférée. Alors j'ai vu Neve Campbel, dans Scream, répondre avec flegme au standardiste taquin de son portable, et sauver - un peu - l'abyme de niaiserie du film. Mais je n'ai pas eu le courage - ou la sottise - d'aller voir Scream 2. Alors j'ai vu Christina Ricci, entr'aperçue au moins, au milieu d'épouvantables portraits de l'épouvantable Barbra Streisand - qu'aimait pourtant Judy Garland - dans un film vain et abject, Las Vegas parano, dont le seul plaisir était d'y entendre Debby Reynolds, la Debby Reynolds de Chantons sous la pluie. Mais après j'ai revu Christina Ricci traîner sur des affiches, souvent laides, de films que rien ne m'a donné envie d'aller voir. Alors j'ai vu Sarah-Michelle Gelar, excellente, dans un remake audacieux des Liaisons dangereuses de Laclos, dans un cinéma fraîchement climatisé de Beyrouth. Le mercredi soir, sur une des chaînes de la télévision libanaise passait une série infantile sur des histoires de fantômes dans laquelle jouait, j'ai bien été obligé de l'admettre, la même Sarah-Michelle Gelar. Elle qui, prononçant devant tout le college l'oraison funèbre du jeune Valmont, voyait leurs frasques étalées à tous yeux par une Cécile ramenée à la raison des plus forts, c'est-à-dire à l'implacable conspiration de la vertu. Elle qui, sentant soudain que son parti, le parti du vice, est celui des faibles, fondait - enfin - en larmes.

Mais quelques jours plus tard, nous sommes allé voir The Faculty. Dans un autre cinéma de Beyrouth, toujours aussi fraîchement climatisé, près du Hard Rock Café où est exposée une des guitares de basse de Roger Waters. J'avais vu la bande-annonce et entendu qu'on y entendait un remake d'Another Brick in the Wall (part 2). Donc j'avais eu envie d'aller voir ce film. C'est là, pour la première fois, que j'ai vu Clea DuVall. Dans The Faculty, elle joue Stockely, sorte d'ombre noire et recluse, triste, mais regorgeant secrètement de quelque chose que j'ai toujours aimé et qui n'a, bienheureusement, pas de nom. Il y a, dans The Faculty, une scène extraordinaire où Clea DuVall, dans la bibliothèque du college, analyse les filiations génétiques de Invasion of the Body Snatchers, du remake de Philip Kaufman au feuilleton de Jack Finney, en passant par le film de Don Siegel écrit par Daniel Mainwaring (alias Geoffroy Homes) et Sam Peckinpah. Elle y est proprement géniale. Sa voix, surtout, ce marmonnement à peine articulé, comme si elle voulait gagner par là la réciproque de sa connivence. J'ai revu Clea DuVall dans un second rôle de the Astronaute's Wife, film bâtard, croisement sans espoir de l'absurde Rosemary's Baby de Polanski et de la Mutante II. Sous son bonnet de laine tricoté à la main, ou dans sa robe noire, les épaules hautes et le dos voûté, accueillant les invités de sa s&oeligur après les obsèques du premier astronaute, j'ai su sans appel que j'avais enfin trouvé mon actrice préférée. J'espère qu'elle l'ignore encore. Pour lui faire, un jour, la surprise.

Girl, interrupted est un film sur la folie. Sur le refuge dans la folie. Automutilations, fixations alimentaires, ambivalences obsessionnelles entre le sentiment d'être unique et celui d'être inutile, sûrs que le monde vit très bien sans nous, et que nous vivons très bien sans le monde. Dans cet enfer sans flammes, cette mort factice, ce suicide sans courage des asiles d'aliénés, Clea DuVall est la borgne des aveugles, puisqu'elle est "pseudologue fantastique", c'est-à-dire menteuses compulsive. La seule folie qui ne soit pas dupe de sa propre feinte. Aussi est-elle, et de loin, la moins folle de toutes, sauf lorsqu'on la traite de folle, et qu'elle devient folle pour prétendre - à raison - qu'elle ne l'est pas... Il y a dans Girl, interrupted une scène qui fait écho aux Profanateurs de sépultures, dans laquelle elle explique à sa nouvelle voisine de lit la différence entre The Wizard of Oz de L. Frank Baum, sa suite, qu'elle est en train de lire, et le film où joue Judy Garland. Là encore, elle y est géniale. Mais plus géniale encore, elle l'est sur la fin, lorsqu'elle regarde The Wizard of Oz, la fin du film, et que Dorothy, enfin, apprend qu'elle va pouvoir quitter l'arc-en-ciel absurde et multicolore de ses cauchemars, et rentrer dans la grisaille simple de sa chambre. Clea DuVall pleure et sourit en même temps, se retournant pour voir si les autres folles du pavillon sont aussi heureuses qu'elle, folle de bonheur de savoir que Judy Garland, elle, va se réveiller, enfin, et rentrer chez elle, Judy Garland, celle qui a été mon actrice préférée, retrouvée morte 30 ans plus tard dans sa baignoire, il y a 30 ans, pour avoir avalé trop de somnifères. J'ai rarement vu une scène de cinéma plus fascinante que ces quelques secondes. A elles seules elles justifient d'aller voir Girl, interrupted. A elles seules elles justifient de faire de Clea DuVall, et de loin, mon actrice préférée.

dimanche 26 mars 2000

::UN "CHUT!" DE ROUGE A LEVRES::

 

Sur Jin-Roh de Hiroyuki Okiura

"On objectera avec raison que certains contes comme
celui du Petit Chaperon rouge, du moins dans la
version de Perrault, n'ont pas de conclusion heureuse (...) ;
il suffit dans ce cas à l'enfant de penser à lui-même,
de se blottir dans les bras de sa mère,
de se sentir bien bordé dans un petit lit confortable
où il recevra le baiser du soir."

Bruno Bettelheim, les Contes de Perrault, Seghers, 1978.

J'ai toujours aimé les contes. D'abord ils sentent les draps propres et les mystères qui s'y cachent. Ils ont la couleur des lampes de chevet, douce, avant de s'éteindre. Ensuite ils se racontent - simplement - dans une chambre qu'on a décorée pour qu'elle soit toujours fraîche, à une petite silhouette blottie qui semble immaculée mais qui, dans son œil, a déjà quelque chose qui pétille.

En décembre 1998, j'ai reçu un carton qui disait : " Chanel is extremly pleased to announce the exclusive north american visit of the new international face of Chanel N°5 Estella Warren, Saturday December 19th, 1998, 2:00 - 3:00 PM, EATON. Come and meet Miss Warren during an exclusive personal appearence where she will sign autographs and your bottle of Chanel N°5. Eaton, Toronto Eaton Centre (Mall Entrance)... " Bien sûr, je n'ai pas pu y aller.

J'ai entendu parler de Jin-Roh bien avant qu'il ne passe en France. Une amie japonaise m'avait dit qu'il allait y avoir deux animations qui sortiraient fin 99 à Paris et qu'il ne faudrait manquer à aucun prix : Perfect Blue et Jin-Roh. Elle les avait vues à Tokio et s'était dit : " Je connais quelqu'un à Paris qui trouvera sûrement ça génial. " J'y suis donc allé, Perfect Blue aux Halles et Jin-Roh à St-Michel, et j'ai trouvé ça génial.

Estella Warren, en décembre 98, on la voyait partout à Paris choisir un flacon de Chanel N°5 sur de lumineuses affiches. Rue de Rivoli, sur les Champs-Elysées, à Versailles même, près de la gare Rive-Droite. Et dans sa capeline rouge, étrangement accroupie devant un flacon, dans les vitrines des parfumeurs de l'avenue de l'Opéra. Les vendeuses, pour Noël, dans une boutique du Carousel du Louvre, vous emballaient la petite boîte de liquide jaune dans un papier rouge vif et frisaient la ficelle en glissant leurs ciseaux - entre la lame et le gras du doigt.

Jin-Roh commence par un documentaire sur la situation de Tokyo dans les années 50. Une troupe d'élite de l'armée prête main forte à la police pour contrecarrer des organisations terroristes. Parmi ces terroristes, des enfants sont chargées de transporter des bombes dans des sacoches. Les fillettes viennent les chercher dans les égouts et les apportent en surface aux points qu'on leur indique. On les appelle les "petits chaperons rouges".

Le film de Luc Besson - le court-métrage publicitaire sur Chanel N°5 - je l'ai vu pour la première fois au dôme Imax de La Défense. Estella Warren pénètre dans une salle des coffres lourdement blindée et gardée par un chien-loup méfiant. Elle choisit un flacon de parfum et s'apprête à sortir. Le chien-loup la suit. Le doigt sur la bouche elle lui fait signe de se taire, met sa capuche rouge et sort, sous la neige, illuminée par l'éclairage de la tour Eiffel. A peine une minute, mais quelques instants inoubliables : la démarche de funambule, la capeline, le chien-loup tétanisé par un "chut !" de rouge-à-lèvres...

Dans le détour d'un couloir d'égout, un des jeunes membres de la brigade spéciale, ceinturé dans l'épaisseur inatteignable de son armure, tombe nez-à-nez avec une petite terroriste. Il la regarde. Elle le regarde. D'autres membres de la brigade arrivent. " Tire, voyons... Tire ! " Il ne bouge pas. La petite tremble et, d'un geste, dégoupille sa bombe. De l'explosion il ne restera plus qu'un trou, l'amas de pierres et, ça et là, quelques marques de sang. Les soldats s'en retournent, dans le mouvement lent et blindé de leurs armures.

Le conte de Perrault (le seul vrai Petit Chaperon rouge) finit mal. Le loup mange la petite fille qui s'était blottie contre lui, toute nue, dans le lit de sa grand mère, et qui s'était étonnée de sentir contre elle un corps qu'elle ne lui soupçonnait pas. Et la morale dit : " On voit icy que de jeunes enfans, Sur tout de jeunes filles, Belles, bien faites, & gentilles, Font tres-mal d'écouter toute sorte de gens, Et que ce n'est pas chose étrange, S'il en est tant que le loup mange. "

Estella Warren en petit chaperon rouge, je l'ai revue cet hiver, sur les écrans, en allant voir un mauvais film avec des gens bruyants qui sont partis avant la fin du générique en parlant d'autre chose. Elle n'avait pas changé - comme le petit chaperon rouge de l'histoire qui toujours meurt et toujours renaît, sitôt que l'enfant demande qu'on lui raconte encore.

Le membre de la brigade spéciale qui n'a pas tiré sur la fillette ignore pourquoi il ne l'a pas fait. Il rencontre, à la morgue, la sœur de celle-ci. Ils se lient d'une amitié toute rêveuse, sur le toit d'un building, au milieu des manèges et des ballons. Mais - en réalité - ça n'est pas sa sœur. C'est un ancien "chaperon rouge", elle aussi, récupéré par le gouvernement qui veut faire capoter la brigade spéciale, sous la pression des financiers.

J'ai offert pour Noël un petit flacon de Chanel N°5 à l'amie japonaise qui m'avait conseillé d'aller voir Perfect Blue et Jin-Roh. Elle m'a dit qu'elle n'oserait jamais en mettre, car il fallait être blonde, avoir les yeux bleus et les lèvres très rouges pour y prétendre. Mais elle m'a murmuré à l'oreille qu'elle en parfumerait son oreiller, et que la nuit, dans ses rêves, elle serait blonde, les yeux bleus et les lèvres très rouges, et que sous sa capeline elle attirerait tous les loups de la forêt.

La brigade spéciale sait que le gouvernement veut la faire tomber en utilisant l'amour innocent d'un de ses membres pour une ancienne petite terroriste. Aussi a-t-elle son service interne de contre-espionnage : la Brigade des Loups. C'est eux, le jour du guet-apens qu'on tendait aux deux amants pour les compromettre, qui prennent la petite en otage, avec la complicité de celui qu'elle aime, car lui aussi, bien sûr, fait partie de la Brigade des Loups.

Evidemment, Jin-Roh finit mal. En détenant celle que le gouvernement voulait malicieusement employer pour confondre un des membres de la brigade spéciale, la Brigade des Loups paralyse tous ceux qui chercheraient encore à les faire disparaître. Aussi ne faut-il pas que la fillette retombe aux mains du gouvernement. Aussi décident-ils de la tuer, secrètement, pour qu'elle soit introuvable. Le garçon, c'est vrai, n'y arrive pas. Mais quelqu'un le fait à la place. La petite lui tombe, inerte, des bras.

Si j'avais pu vraiment parler à Estella Warren, le soir où je l'ai vue, je lui aurait raconté le Petit Chaperon rouge, celui de Perrault, où la variante peu connue qui est lue dans Jin-Roh, celle où le loup, déguisé en sa mère (et non plus en grand mère), fait manger et boire la fillette avant de lui dire de venir se coucher. Celle où un oiseau, ou un chat, disent à la fillette que le rôt qu'elle mange, c'est le corps de sa mère, et le vin qu'elle boit, c'est le sang de sa mère. Celle où une fois couchée et touchée par la taille si grande des formes du loup, celui-ci, sans morale, la mange.

A la fin du conte de Perrault, dans l'une des premières éditions, l'auteur avait fait mettre quelque chose en marge, comme quoi le lecteur, pour effrayer l'enfant, devait gonfler sa voix aux derniers mots du loup. " Que tu as de grandes dents !... " La mère qui lit l'histoire regarde calmement les deux yeux qui l'écoutent, et, là, se met brutalement à crier à plein crocs : " C'est pour mieux te manger, mon enfant !... "

Mis en ligne par Jérôme à 10:42
Modifié le : dimanche 14 août 2005 19:30
Rubriques: Des flims déstructurés par Jérôme
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mardi 07 mars 2000

::DANS LES LATRINES D'HOLLYWOOD::

A propos de The War Zone de Tim Roth

1.- The War Zone s’achève par un carton : " A mon père ". C’est à la fin du générique. Une bonne partie de la salle était déjà sortie. Ma voisine de gauche s’est étirée, puis elle est allé voir l’ouvreuse — c’est une de ses amies — qui attend que la salle soit vide pour nettoyer les allées. " Alors, tu as aimé ?... " " Je ne sais pas... Je te dirai dans une semaine, parce que là... "

2.- En fait, The War Zone ne parle pas de l’inceste. Car le personnage principal du film, ça n’est ni la fille ni le père. C’est le frère qui assiste à la scène. Sans le vouloir d’abord, dans l’attouchante chaleur d’un reflet de salle de bain, puis volontairement, dans le froid transperçant du Bunker. " Ils vont faire ça dans un Bunker ? " " Oui, il paraît... " " C’est pour ça que ça s’appelle The War Zone ? " " Je ne sais pas... "

3.- Il y a des scènes manquées dans The War Zone ; comme dans la vie. Mais il y en a qui restent, longtemps, inoubliables, comme un plat qui vous dégoûte à tout jamais d’un plat. A la terrasse du Buffalo Grill du boulevard des Italiens, je regarde l’affiche, sur le trottoir d’en face — ce visage encoigné dans la nuit. " Tu l’as vu, The War Zone ? " " Non... " " Ça ne te dit pas ? " " Non... pas vraiment. " " Parce que Gracianne m’a dit qu’il fallait absolument que j’aille le voir. "

4.- Ce dont parle The War Zone, donc, c’est du regard du frère sur sa sœur et sur son père, et du monde qui s’écroule quand il comprend. Il paraît que l’actrice a été découverte hors tout casting, dans les rues de Londres. " Je connaissais une fille qui s’appelait Farah... tu ne l’as pas connue ? " " Non. " " On était meilleures amies... Puis elle a dû être placée dans un foyer d’accueil... Je crois qu’à la fin, son père se la faisait quasiment tous les soirs... " " Tu l’as revue, ensuite ? " " Non... Mais tu sais, ce regard loin, loin... quand tu sais pourquoi elle te regardait comme ça, ça... ça n’est plus supportable... "

5.- D’abord il y a ces visages tuméfiés au début, et ce visage — celui du frère — qui reste ravagé par l’adolescence du scrupule. Il y a la scène du briquet où la fille, devant son frère, brûle son sein pour moins souffrir, et lui tend la flamme pour qu’il l’aide. " Ce sont les Amazones, non, qui se brûlaient le sein ? " " Oui... et qui tuaient leurs fils... "

6.- Il n’y a pas de onzième commandement qui interdise l’inceste et qui dise : " Tu ne goûteras pas la pudeur de ta fille. " D’ailleurs lorsque la fille dit à son père qu’elle n’est pas un garçon, et qu’elle le supplie de la prendre au moins comme il a pris sa mère pour qu’elle naisse, il lui répond qu’elle sait très bien que ça, il n’a pas le droit. " C’est qui, ce Tim Roth ? " " Je ne sais pas... un acteur, je crois. " " C’est son premier film ? " " Il paraît, oui... " " Et c’est interdit aux moins de 16 ans ? " " Oui... " " Bon, ça c’est plutôt bon signe... "

7.- En fait, The War Zone raconte encore la même histoire. Celle des quatre amours. L’amour violent sans tendresse qu’impose le père à sa fille. L’amour tendre sans violence qu’elle va chercher dans les bras de Lesbos à Londres. L’amour sans tendresse ni violence qu’elle va consommer, par principe, dans la grisaille terne de la lande. Et celui des romans et des rêves, cet amour fait de tendresses et de violences sans cesses entrelacées, et qui n’existe que dans les romans, et dans les rêves. " Elle est à quelle heure, la séance ? " " Attends, je regarde... 20h40. " " C’est génial, ça nous donne le temps de grignoter avant... " " O.K., on va où ? " " Je ne sais pas... je te suis ! "

8.- Il y a aussi la scène où le père, accusé par le fils de l’abus qu’il a pris sur sa fille, s’étouffe en jurant du nom même de son abus. " C’est la scène où il n’arrête pas de dire fuck you, fucking machin et fucking truc, pour dire qu’il n’a jamais sodomisé sa fille ? " " Oui... j’essayais de le dire plus poliment, mais bon... " " Et ça s’appelle comment, ça ? " " Quoi ? " " Le fait de ne pas pouvoir s’empêcher de ponctuer ses phrases d’obscénités ? " " Ah !... La coprolalie... "

9.- Et puis il y a la scène où le fils, après avoir filmé son père et sa sœur par la meurtrière exiguë du Bunker, jette au ressac le camescope et rentre. Comme si Tim Roth lui-même, après avoir monté le film, en avait jeté toutes les bobines, une à une, dans les latrines d’Hollywood. " Ça s’appelle comment, quand on s’imagine qu’on est seule à exister et que tout autour de soi, c’est juste un mauvais film ? " " Le "solipsisme". " " C’est ça, "être un fou enfermé dans un Blockhaus imprenable" ? " " Oui... c’est Schopenhauer, je crois, qui a dit ça. "

10.- Maintenant je sais pourquoi il n’y a pas de onzième commandement. Parce que quoi qu’on veuille, quoi qu’on fasse, toute femme, face à un homme, est une mère qui tue son fils, et tout homme, face à une femme, est un père qui abuse de sa fille. Et les complexes d’œdipe et autres fadaises ne sont que des tentatives manquées pour dire ça. " C’est quoi ce délire ?... " " C’est la chute de mon article sur The War Zone... " " Tu n’aurais pas pu choisir un autre film ? " " Eh, oh ! Qui m’a obligé à aller le voir parce que sa copine ouvreuse lui avait dit qu’il fallait absolument y aller ? " " Bon, ça va... Ça n’est pas une raison pour me parler comme ça... Je ne suis pas ta fille !... "